I · Le retour du Christ

« Ce qui le retient » : l'homme du péché de 2 Thessaloniciens 2

« Vous savez ce qui le retient », écrit Paul. Ses lecteurs le savaient ; nous, plus. Qui est cet homme pour les premiers lecteurs, qu'est-ce qui le retenait, et pourquoi le texte reste discuté depuis dix-huit siècles.

2 novembre 2026

τὸ κατέχον, « ce qui retient » : les mots de 2 Thessaloniciens 2:6, dont le sens exact s'est perdu.
τὸ κατέχον, « ce qui retient » : les mots de 2 Thessaloniciens 2:6, dont le sens exact s'est perdu.

« Et maintenant vous savez ce qui le retient », écrit Paul aux chrétiens de Thessalonique. Ils le savaient. Nous, non. Au début du Ve siècle, Augustin, arrivé à ce verset dans La Cité de Dieu, écrit tout net qu’il avoue ne pas savoir ce que l’apôtre veut dire (XX, 19).

Ce passage est pourtant l’un des plus chargés du Nouveau Testament. On y a vu Néron, le pape, un dictateur à venir. C’est aussi lui qui donne son image à la bannière de Vox Veritas, le « souffle de sa bouche ». Avant de choisir une lecture, il faut regarder ce que le texte établit, et ce qu’il laisse ouvert.

Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).

Ce que dit le texte

Paul répond à une panique : des gens disent aux Thessaloniciens que « le jour du Seigneur » est déjà là (2:2). Il répond que deux choses doivent venir d’abord :

Que personne ne vous séduise d’aucune manière ; car il faut que l’apostasie soit arrivée auparavant, et qu’on ait vu paraître l’homme du péché, le fils de la perdition, l’adversaire qui s’élève au-dessus de tout ce qu’on appelle Dieu ou de ce qu’on adore, jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, se proclamant lui-même Dieu. Ne vous souvenez-vous pas que je vous disais ces choses, lorsque j’étais encore chez vous ? Et maintenant vous savez ce qui le retient, afin qu’il ne paraisse qu’en son temps. Car le mystère de l’iniquité agit déjà ; il faut seulement que celui qui le retient encore ait disparu. Et alors paraîtra l’impie, que le Seigneur Jésus détruira par le souffle de sa bouche, et qu’il anéantira par l’éclat de son avènement.

— 2 Thessaloniciens 2:3-8

Quelques faits sont solides :

  1. Les lecteurs étaient informés. Paul leur en a parlé de vive voix (v. 5) et il les dit au courant (v. 6). Le texte écrit suppose un enseignement oral que nous n’avons pas. C’est la vraie raison de notre embarras.
  2. La chose a commencé. Le mystère de l’iniquité « agit déjà » (v. 7) : Paul parle de son présent, pas d’un temps lointain.
  3. Ce qui retient est dit de deux façons. Au verset 6, le grec emploie le neutre, τὸ κατέχον (to katechon), « ce qui retient » ; au verset 7, le masculin, ὁ κατέχων (ho katechōn), « celui qui retient ». Une chose et une personne, ou une puissance et celui qui l’incarne.
  4. Le nom varie selon les manuscrits. La Segond, comme le Texte reçu, lit « l’homme du péché » ; des manuscrits anciens et les éditions critiques lisent « l’homme de l’iniquité » (anomias). Le verset 8 dit de même « l’impie », littéralement « le sans-loi ».

La lettre est ordinairement datée de 50 ou 51, sous l’empereur Claude. Une partie des critiques doute toutefois qu’elle soit de Paul, ce qui la placerait plus tard.

Rome, la première réponse

L’une des plus anciennes réponses connues tient en une phrase de Tertullien, vers 210 : l’obstacle, c’est l’État romain. Quand il se divisera, l’Antichrist viendra (La résurrection de la chair, 24).

Deux siècles plus tard, Jean Chrysostome rapporte que certains y voient la grâce de l’Esprit, et d’autres l’Empire romain. Il choisit l’Empire, avec un argument de bon sens : si Paul avait voulu parler de l’Esprit, il l’aurait dit clairement ; il parle à mots couverts parce qu’annoncer la disparition de l’Empire, c’était s’exposer à des ennuis inutiles (Homélies sur 2 Thessaloniciens, 4).

Le même Chrysostome voit Néron dans ce « mystère de l’iniquité » qui agit déjà, comme une figure de l’Antichrist. Augustin rapporte la même opinion sans la faire sienne. Autrement dit, le nom de Néron n’est pas une invention moderne.

Qui est cet homme ? Les lectures

Néron. Pour le prétérisme partiel de Kenneth Gentry, l’homme du péché est Néron, et celui qui retient est l’empereur régnant, Claude. Gentry relève un possible jeu de mots avec le latin claudere, « fermer, retenir », tout en admettant que ce lien n’est pas dans le grec et que sa lecture est minoritaire. Quand Claude meurt en 54, Néron a le champ libre. Dès 1887, J. Stuart Russell s’appuyait sur l’historien Döllinger pour cette identification.

Un chef de la révolte juive. D’autres cherchent dans Jérusalem même. Josèphe rapporte que les zélotes firent du Temple leur place forte et y tirèrent au sort le grand prêtre (Guerre des Juifs, IV, 3, 7-8). Ce rapprochement a un mérite : le lieu est le bon. Il a une faiblesse : aucun de ces chefs ne se proclame Dieu, d’après ce que nous savons.

Titus. Duncan McKenzie lit dans plusieurs textes de Daniel et dans celui-ci un même esprit d’opposition, à l’œuvre par Titus lors de la ruine de 70.

Le souvenir de Caligula. Un fait éclaire l’arrière-plan, quelle que soit la lecture : en 40, l’empereur Caligula ordonna de placer sa statue dans le Temple de Jérusalem, et seule sa mort, en 41, mit fin au projet (Josèphe, Antiquités XVIII, 8 ; Philon, Ambassade à Caius). Dix ans plus tard, un homme qui s’assied dans le temple en se disant Dieu n’avait rien d’abstrait pour un Juif. Ce n’est pas une identification : Caligula était mort quand Paul écrit.

La papauté. De Wycliffe à Luther et à la Confession de Westminster, les protestants y ont vu une institution, le « temple » désignant alors l’Église. C’est la lecture historiciste.

Un individu encore à venir. Dès Irénée et Hippolyte, puis chez les futuristes, cet homme est un chef de la fin, assis dans un Temple rebâti.

Et ce qui retient ?

Les candidats dépassent la douzaine, selon un relevé de Charles Powell (Bibliotheca Sacra, 1997). Les principaux : l’Empire ou le droit romain ; l’empereur Claude ; l’Esprit Saint, souvent avec la présence de l’Église ; un ange, Michel (Colin Nicholl) ; Dieu lui-même. Aucun n’emporte l’accord, et le neutre suivi du masculin ne suffit pas à trancher.

Les objections à une lecture du premier siècle

Elles sont sérieuses, et il faut les dire.

Néron ne s’est pas assis dans le Temple de Jérusalem. Il n’y a même jamais mis les pieds. Gentry répond que la tournure grecque traduite « jusqu’à » marque l’intention plutôt que le résultat. C’est une réponse possible, non une évidence.

L’homme doit être détruit par la venue du Seigneur. Néron s’est donné la mort en 68, avant la chute de Jérusalem. Gentry fait de cette « venue » l’ensemble des jugements liés à 70, et Néron meurt pendant la guerre. Un lecteur peut trouver cela un peu large.

« Notre réunion avec lui ». Paul ouvre le passage sur ces mots (2:1), que les lecteurs non prétéristes rapportent à la fin de l’histoire.

Mais les lectures futures ont leur propre difficulté : elles doivent expliquer pourquoi Paul dit à des Thessaloniciens de se souvenir, de savoir et de ne pas s’alarmer, si tout cela les concerne si peu. Un adversaire dont le mystère « agit déjà » et qu’ils savent retenu par quelque chose de connu d’eux, cela ressemble à une affaire de leur temps. Et la longue liste des antéchrists annoncés, depuis, n’a jamais tenu.

Ce qu’on peut dire honnêtement

Paul parlait à des gens qui avaient la clé. Nous l’avons perdue, et personne ne devrait prétendre l’avoir retrouvée. Augustin a eu ce courage ; Gentry lui-même parle d’une lecture minoritaire.

Ce qui reste ferme est déjà beaucoup. Le texte vise d’abord ses premiers lecteurs. Il décrit une puissance qui se met à la place de Dieu. Et il annonce sa fin en une seule image, qui n’a pas besoin de clé : il suffit du souffle de sa bouche.

Pour aller plus loin :

Sources : Tertullien, La résurrection de la chair (24) ; Jean Chrysostome, Homélies sur 2 Thessaloniciens (4) ; Augustin, La Cité de Dieu (XX, 19) ; Flavius Josèphe, Guerre des Juifs (IV, 3, 7-8) et Antiquités juives (XVIII, 8) ; Kenneth L. Gentry, « The Restrainer and the Man of Lawlessness » (2013).