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Haute critique et hypothèse documentaire

La « haute critique » (ou critique historique) étudie l'origine des livres bibliques : auteurs, dates, sources, milieux de rédaction.

Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.

En bref

La « haute critique » (ou critique historique) étudie l’origine des livres bibliques : auteurs, dates, sources, milieux de rédaction. On l’oppose à la « basse critique », la critique textuelle, qui cherche le texte original à partir des manuscrits (voir Mouvement de critique textuelle). Son résultat le plus célèbre est l’hypothèse documentaire : le Pentateuque ne serait pas l’œuvre de Moïse, mais la combinaison de quatre documents (J, E, D, P) rédigés entre le Xe et le Ve siècle avant notre ère. Elle domine l’enseignement universitaire pendant un siècle ; elle est rejetée par les lecteurs traditionnels juifs et chrétiens, et profondément remaniée par la recherche depuis les années 1970.

Origine et généalogie

Doutes anciens. Le Talmud attribue à Moïse le Pentateuque, sauf les huit derniers versets (sa mort, Dt 34:5-12), qu’il attribue à Josué (Baba Batra 14b-15a). Abraham Ibn Ezra (XIIe siècle), commentant Dt 1:1, évoque à mots couverts un « secret des douze » (des versets qui semblent postérieurs à Moïse). Thomas Hobbes, Léviathan (1651), chap. 33, conclut que le Pentateuque a été écrit après Moïse ; Isaac de La Peyrère (Prae-Adamitae, 1655) va dans le même sens.

Première attestation d’une critique systématique. Baruch Spinoza, Tractatus theologico-politicus (1670), chap. 8 à 10 : le Pentateuque et les livres historiques jusqu’aux Rois seraient l’œuvre d’un seul historien tardif, probablement Esdras, à partir de sources. L’oratorien français Richard Simon, Histoire critique du Vieux Testament (1678), parle de « scribes publics » qui auraient compilé les archives ; le livre est saisi à l’instigation de Bossuet.

L’hypothèse des sources. Le pasteur allemand Henning Bernhard Witter (1711) remarque l’alternance des noms divins dans la Genèse, mais reste ignoré. Le médecin français Jean Astruc publie anonymement Conjectures sur les mémoires originaux dont il paroit que Moyse s’est servi pour composer le livre de la Genèse (Bruxelles [en réalité Paris], 1753) : Moïse aurait combiné deux mémoires principaux, l’un employant Elohim, l’autre YHWH. Astruc entend défendre l’auteur mosaïque, non la nier.

Développement allemand. Johann Gottfried Eichhorn (Einleitung ins Alte Testament, 1780-1783) popularise le terme de « haute critique ». Wilhelm M. L. de Wette (1805) identifie le Deutéronome au livre trouvé sous Josias (2 R 22, vers 622 av. J.-C.). Karl Heinrich Graf (1866) date le code sacerdotal après l’exil. Julius Wellhausen, Geschichte Israels, t. I (1878), rebaptisé Prolegomena zur Geschichte Israels (1883), fixe l’ordre J, E, D, P et en tire une histoire de la religion d’Israël où la Loi vient après les prophètes.

Diffusion. Universités allemandes, puis britanniques (William Robertson Smith, démis de sa chaire d’Aberdeen en 1881 ; S. R. Driver, Introduction, 1891) et américaines (procès de Charles A. Briggs, 1891-1893). Côté catholique, la Commission biblique pontificale maintient l’authenticité mosaïque substantielle (27 juin 1906) ; après Divino afflante Spiritu (1943), l’École biblique de Jérusalem (voir Roland de Vaux) intègre les sources J, E, D, P dans les introductions de la Bible de Jérusalem. La Traduction œcuménique de la Bible fait de même.

Chronologie

  • XIIe s. : Ibn Ezra, allusions.
  • 1651 : Hobbes, Léviathan 33.
  • 1670 : Spinoza, Tractatus 8-10.
  • 1678 : Richard Simon.
  • 1753 : Astruc, Conjectures.
  • 1805 : de Wette, Deutéronome.
  • 1878 : Wellhausen.
  • 1906 : Commission biblique pontificale.
  • 1941 : Umberto Cassuto, La critique du Pentateuque (en hébreu ; trad. anglaise The Documentary Hypothesis, 1961).
  • 1975-1977 : John Van Seters et Rolf Rendtorff remettent en cause le modèle classique.

Ce que dit la doctrine

  • J (yahviste, vers 950 av. J.-C., Juda), E (élohiste, vers 850, Israël du Nord), D (deutéronomiste, vers 622), P (sacerdotal, exil ou après, vers 500), réunis par des rédacteurs.
  • Critères : noms divins, doublets (deux créations, deux récits du déluge entrelacés), différences de style et de vocabulaire, anachronismes (« les Cananéens étaient alors dans le pays », Gn 12:6).
  • Plus largement, la haute critique date Daniel de 167-164 av. J.-C., distingue plusieurs auteurs dans Ésaïe et discute les auteurs des épîtres.

Arguments de ses partisans

  • Les doublets et les variations de vocabulaire sont réels et se répartissent de façon cohérente.
  • Le récit de la mort de Moïse (Dt 34) et les tournures « jusqu’à ce jour » supposent un rédacteur postérieur.
  • Le modèle explique l’histoire religieuse d’Israël et s’accorde avec la façon dont les textes anciens du Proche-Orient étaient compilés.
  • Il ne nie pas forcément l’inspiration : de nombreux croyants, juifs et chrétiens, l’acceptent comme description du processus humain.

Critiques de ses opposants

  • Lecture traditionnelle : Jésus parle de « Moïse » comme auteur de la Loi (Mc 12:26 ; Jn 5:46-47) ; les critiques conservateurs (William Henry Green, The Higher Criticism of the Pentateuch, 1895 ; Gleason Archer ; Kenneth Kitchen, On the Reliability of the Old Testament, 2003) jugent les critères subjectifs et les datations dictées par une philosophie de l’évolution religieuse (Hegel est souvent cité à propos de Wellhausen ; l’influence réelle est débattue).
  • Critiques savantes : Cassuto (1941) explique les noms divins par leur sens et non par des sources ; R. N. Whybray (The Making of the Pentateuch, 1987) et Rendtorff (1977) jugent le modèle des quatre documents intenable ; la recherche européenne actuelle parle plutôt de blocs et de rédactions. L’hypothèse classique n’est donc plus un consensus, ce que reconnaissent aussi ses héritiers.
  • Présupposés : ses adversaires relèvent que Spinoza et plusieurs successeurs excluaient d’avance la prophétie et le miracle, ce qui oriente les datations (par exemple pour Daniel).

Textes clés

Gn 1:1-2:4a et 2:4b-25 (deux récits de création) ; Gn 6-9 (déluge) ; Gn 12:6 ; 36:31 (« avant qu’un roi régnât sur les enfants d’Israël ») ; Ex 6:3 ; Dt 1:1 ; 34:5-12 ; 2 R 22-23 ; Mc 12:26 ; Lc 24:44 ; Jn 5:46-47.

Bibles qui la portent : introductions et notes de la Bible de Jérusalem (depuis 1956) et de la Traduction œcuménique de la Bible (1975), qui signalent les sources J, E, D, P ; l’Oxford Annotated Bible en anglais. La Bible Osty adopte aussi la critique historique dans ses introductions (à vérifier en détail).

Voir aussi

Sources

  • Baruch Spinoza, Tractatus theologico-politicus, Amsterdam, 1670, chap. 8-10.
  • Thomas Hobbes, Leviathan, 1651, chap. 33.
  • Richard Simon, Histoire critique du Vieux Testament, 1678.
  • Jean Astruc, Conjectures sur les mémoires originaux…, 1753 (rééd. Pierre Gibert, Noesis, 1999).
  • Julius Wellhausen, Geschichte Israels I, 1878 ; Prolegomena zur Geschichte Israels, 1883.
  • Commission biblique pontificale, réponse sur l’authenticité mosaïque du Pentateuque, 27 juin 1906.
  • Umberto Cassuto, The Documentary Hypothesis, Magnes Press, 1961 (original hébreu 1941).
  • R. N. Whybray, The Making of the Pentateuch, JSOT Press, 1987.
  • Rolf Rendtorff, Das überlieferungsgeschichtliche Problem des Pentateuch, 1977.
  • Thomas Römer, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (dir.), Introduction à l’Ancien Testament, Labor et Fides, 2004.