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En bref
La lecture idéaliste (on dit aussi « spirituelle », « symbolique » ou « intemporelle ») voit dans l’Apocalypse non pas l’annonce d’événements datables, passés ou futurs, mais une représentation en images du combat permanent entre Dieu et le mal, entre l’Église et les puissances du monde, avec la victoire finale du Christ. Les bêtes, Babylone ou les fléaux décrivent des réalités qui reviennent dans chaque époque. C’est la quatrième des grandes lectures, à côté du Prétérisme, du Futurisme et de l’Historicisme ; beaucoup de commentateurs actuels la combinent avec l’une des trois autres (lecture « éclectique »).
Origine et généalogie
Première attestation documentée. La méthode allégorique d’Origène (Des principes IV, vers 230) traite les promesses et les visions comme des réalités spirituelles. Mais le premier lecteur connu à appliquer à l’Apocalypse entière une lecture non chronologique est le donatiste Tyconius (vers 380) : son commentaire perdu, dont on connaît la teneur par Primase, Bède et Beatus, et son Liber regularum (vers 382) lisent le livre comme une image de l’Église de tous les temps, mêlée de bons et de méchants. Augustin d’Hippone en adopte les principes (Cité de Dieu XX). Cette lecture domine en Occident jusqu’à Joachim de Flore (XIIe siècle), qui réintroduit une lecture historique.
Formulation moderne. Le mot « idéaliste » comme catégorie d’interprétation est moderne ; son premier emploi n’est pas établi (à vérifier). La formulation de référence est celle du presbytérien écossais William Milligan (1821-1893), dans ses Baird Lectures de 1885 publiées sous le titre The Revelation of St. John (Londres, Macmillan, 1886), puis dans son volume de l’Expositor’s Bible (1889) : il cherche « la portée générale » du livre plutôt qu’une clé événementielle.
Diffusion.
- William Hendriksen, More Than Conquerors (1939), avec son « parallélisme progressif » ; son livre a beaucoup diffusé une lecture mi-idéaliste, mi-amillénariste.
- Raymond Calkins, Paul Minear (I Saw a New Earth, 1968), Michael Wilcock (I Saw Heaven Opened, 1975).
- En français, Jacques Ellul, L’Apocalypse : architecture en mouvement (1975).
- G. K. Beale, The Book of Revelation (NIGTC, 1999), se dit « idéaliste éclectique ».
- La présentation en « quatre lectures » a été popularisée par Steve Gregg, Revelation: Four Views (1997 ; éd. révisée 2013).
Chronologie.
- Vers 230 : Origène, méthode allégorique.
- Vers 380-382 : Tyconius.
- Vers 426 : Augustin, Cité de Dieu XX.
- XIIe siècle : Joachim de Flore rompt avec cette lecture.
- 1885-1886 : Milligan, Baird Lectures.
- 1939 : Hendriksen, More Than Conquerors.
- 1999 : Beale, commentaire NIGTC.
Ce que dit la doctrine
- L’Apocalypse est un livre de symboles : ses chiffres (7, 12, 1 000, 144 000), ses bêtes et ses villes désignent des réalités spirituelles, pas des personnes ou des dates.
- Ses sections se répètent (sceaux, trompettes, coupes) et décrivent plusieurs fois le même temps, de la première à la seconde venue.
- Les bêtes représentent le pouvoir politique persécuteur et la religion qui le sert, à toute époque ; Babylone, la culture séductrice du monde.
- Le message est intemporel : fidélité dans l’épreuve, jugement des puissances, victoire de l’Agneau, nouvelle création.
Arguments de ses partisans
- Le genre littéraire : l’Apocalypse annonce elle-même qu’elle « fait connaître par des signes » (Ap 1:1, esēmanen) ; le langage apocalyptique est symbolique par nature.
- L’utilité pour tous les lecteurs : le livre est adressé à sept Églises et à quiconque « a des oreilles » ; une lecture limitée à 70, au Moyen Âge ou à un avenir lointain priverait les autres générations de son sens.
- Les échecs des lectures datées : les identifications historicistes et futuristes ont souvent été démenties par les faits.
- Les répétitions internes du livre s’expliquent mieux par des visions parallèles que par une chronologie continue.
Critiques de ses opposants
- Prétéristes et futuristes : le texte contient des indications de temps (« bientôt », Ap 1:1 ; 22:6) et des références concrètes (sept Églises réelles, « sept rois », Ap 17:10) que l’idéalisme neutralise.
- Le risque d’arbitraire : sans ancrage historique, chaque interprète peut faire dire aux symboles ce qu’il veut.
- La fin réelle : les opposants évangéliques estiment qu’un idéalisme pur réduit le retour du Christ et le jugement à des idées ; la plupart des idéalistes répondent qu’ils maintiennent un retour réel à la fin (Ap 19-22).
- Le contexte du Ier siècle : l’exégèse historico-critique rapproche l’Apocalypse des persécutions romaines et de Néron (voir L’Antéchrist - les identifications), ce qui contredit une lecture sans référent.
Textes clés
Ap 1:1, 3, 19-20 ; 4-5 ; 12 ; 13 ; 17:9-10 ; 20 ; 21-22 ; Dn 7 (bêtes symboliques expliquées comme royaumes) ; Ep 6:12.
Voir aussi
- Prétérisme · Futurisme · Historicisme · Amillénarisme
- Origène · Augustin d’Hippone
- L’Antéchrist - les identifications
Sources
- Origène, Des principes IV.
- Tyconius, Liber regularum ; fragments du commentaire chez Beatus de Liébana, Commentaire sur l’Apocalypse (776).
- Augustin, La Cité de Dieu XX.
- William Milligan, The Revelation of St. John (Baird Lecture 1885), Macmillan, 1886 ; The Book of Revelation, Expositor’s Bible, 1889.
- William Hendriksen, More Than Conquerors, 1939.
- Jacques Ellul, L’Apocalypse : architecture en mouvement, Desclée, 1975.
- G. K. Beale, The Book of Revelation, NIGTC, Eerdmans, 1999.
- Steve Gregg (dir.), Revelation: Four Views. A Parallel Commentary, Thomas Nelson, 1997.
- Bernard McGinn, « Turning Points in Early Christian Apocalypse Exegesis », dans R. J. Daly (dir.), Apocalyptic Thought in Early Christianity, 2009.