En bref
Le futurisme lit la plus grande partie de l’Apocalypse (en général à partir du chapitre 4) et une partie du discours du mont des Oliviers comme des événements encore à venir : un Antichrist personnel, une grande tribulation, puis le retour visible du Christ. Il n’est pas un bloc : il existe un futurisme catholique (Ribera, Lacunza), un futurisme prémillénariste « historique » non dispensationaliste (George Eldon Ladd) et le futurisme dispensationaliste, devenu au XXe siècle la lecture dominante de l’évangélisme anglo-saxon.
Origine et généalogie
Faits documentés.
- Pères de l’Église : Justin (Dialogue avec Tryphon, 80-81), Irénée de Lyon (Contre les hérésies V, 25-30) et Hippolyte de Rome (Sur le Christ et l’Antichrist, vers 200) attendent un Antichrist personnel, un règne de trois ans et demi et, pour Justin et Irénée, un règne millénaire futur. Les futuristes s’en réclament ; leurs critiques répondent que ces Pères n’avaient pas le système moderne (parenthèse de l’Église, enlèvement).
- Francisco Ribera (1537-1591), jésuite espagnol, publie à Salamanque un commentaire de l’Apocalypse (1591 selon le catalogue de l’édition ; plusieurs auteurs donnent 1590) qui place l’essentiel des chapitres après le 4e dans les trois ans et demi précédant la fin. Le contexte est la polémique contre les Réformateurs, qui identifiaient la papauté à l’Antichrist (Historicisme).
- Robert Bellarmin (1542-1621), jésuite et cardinal, défend un Antichrist individuel et futur dans ses Controverses (De Romano Pontifice, livre III, 1586), avant la parution du commentaire de Ribera : il ne le reprend donc pas, les deux développent la même réponse en parallèle.
- Manuel Lacunza (1731-1801), jésuite chilien, écrit sous le pseudonyme de Juan Josafat Ben-Ezra La venida del Mesías en gloria y majestad (posthume ; premières éditions partielles vers 1810-1812, édition complète à Londres en 1816 ; mis à l’Index en 1824). Edward Irving en publie la traduction anglaise en 1827.
- Passage au protestantisme : Samuel Roffey Maitland (1826) et James Henthorn Todd (Trinity College, Dublin) défendent le futurisme dans l’Église d’Angleterre ; les conférences d’Albury (1826-1830) et de Powerscourt (1831-1833) le mêlent au millénarisme. John Nelson Darby et les Frères de Plymouth en font la base du Dispensationalisme.
- XXe siècle : Scofield Reference Bible (1909), Clarence Larkin, Dallas Theological Seminary, John Walvoord ; hors du dispensationalisme, George Eldon Ladd (A Commentary on the Revelation of John, 1972). Diffusion populaire par Hal Lindsey (The Late Great Planet Earth, 1970) et la série Left Behind (Tim LaHaye et Jerry Jenkins, à partir de 1995).
Ce que dit la doctrine
- Les sceaux, trompettes et coupes de l’Apocalypse décrivent une période finale encore future, suivie du retour visible du Christ.
- Dans la forme dispensationaliste, la « soixante-dixième semaine » de Dn 9:27 est détachée des 69 autres et placée à la fin des temps ; les futuristes non dispensationalistes ne suivent pas tous ce schéma.
- « Cette génération » (Mt 24:34) est lue comme la génération qui verra les signes, ou comme la race juive ; « bientôt » (Ap 1:1) comme « rapidement, une fois commencé », ou au regard de l’éternité (2 P 3:8).
Arguments de ses partisans
- Le contenu des prophéties : signes cosmiques (Mt 24:29), venue visible de tous (Mt 24:30 ; Ap 1:7), rassemblement des élus (Mt 24:31), résurrection et jugement (Ap 20), nouveaux cieux et nouvelle terre (Ap 21). Rien de cela n’a été vu en 70 ; seule une lecture symbolique poussée peut l’y placer.
- Une herméneutique constante : les prophéties de la première venue se sont accomplies littéralement ; il faut donc attendre la même chose de la seconde.
- La date de l’Apocalypse : Irénée (Contre les hérésies V, 30, 3) situe la vision vers la fin du règne de Domitien (vers 95), après la chute de Jérusalem.
- Le témoignage des Pères : Irénée et Hippolyte, proches des apôtres, attendaient un Antichrist futur.
- La parenthèse de Daniel : en Dn 9:26, le retranchement de l’Oint et la ruine de la ville viennent après les 69 semaines, sans être placés dans la 70e, ce que les dispensationalistes lisent comme un intervalle.
Critiques de ses opposants
- Les indications de temps (critique prétériste) : « cette génération » (Mt 24:34), « bientôt » (Ap 1:1), « ne scelle pas » (Ap 22:10) doivent être réinterprétés pour placer l’essentiel du livre des siècles plus tard ; la parenthèse de deux mille ans entre la 69e et la 70e semaine n’est pas écrite dans Daniel.
- L’origine polémique (critique historiciste) : le système moderne naît chez des jésuites qui répondaient aux Réformateurs ; les historicistes du XIXe siècle y voyaient une manœuvre pour détourner l’accusation portée contre Rome. Comme pour le prétérisme d’Alcázar, l’origine ne tranche pas la vérité de la lecture.
- Les prédictions démenties : la forme populaire a produit des annonces datées qui ne se sont pas réalisées (lecture de 1948 + une génération chez Hal Lindsey, attentes de 1988, dont 88 Reasons Why the Rapture Will Be in 1988 d’Edgar Whisenant). Ses défenseurs savants répondent que la fixation de dates est contraire à Mt 24:36 et ne leur est pas imputable.
- Le lecteur premier (critique idéaliste et prétériste) : l’Apocalypse est adressée à sept Églises réelles d’Asie (Ap 1:4) ; une lecture presque entièrement future la rend peu utile à ses premiers destinataires.
Textes clés
Dn 7 ; Dn 9:24-27 ; Mt 24 ; 2 Th 2:1-12 ; Ap 1:1, 7 ; Ap 4-22 ; 2 P 3:8-10 ; Ac 1:11.
Financement et réseaux
- Documenté : la diffusion protestante du futurisme au tournant du XXe siècle a été portée par des mécènes identifiés, notamment les frères Lyman et Milton Stewart (voir Financements - documenté et allégué), et par l’édition commerciale (Oxford University Press pour Scofield).
- Allégué : des auteurs protestants historicistes du XIXe siècle et de nombreux sites actuels présentent le futurisme protestant comme une « opération jésuite ».
- Non démontré : un plan concerté et continu des jésuites pour implanter le futurisme chez les protestants. L’origine jésuite de Ribera et Bellarmin est documentée ; la transmission par Lacunza et Irving est réelle, mais elle passe par des protestants qui l’ont adoptée librement.
Voir aussi
- Prétérisme · Historicisme · Dispensationalisme · Enlèvement prétribulationnel
- Francisco Ribera · Robert Bellarmin · Manuel Lacunza · Edward Irving
Sources
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies, V, 25-30.
- Hippolyte de Rome, Sur le Christ et l’Antichrist, vers 200.
- Francisco Ribera, In sacram beati Ioannis Apostoli et Evangelistae Apocalypsin commentarii, Salamanque, 1591.
- Juan Josafat Ben-Ezra [Manuel Lacunza], The Coming of Messiah in Glory and Majesty, trad. Edward Irving, 1827.
- John F. Walvoord, The Revelation of Jesus Christ, Moody, 1966 (défense dispensationaliste).
- George Eldon Ladd, A Commentary on the Revelation of John, Eerdmans, 1972 (futurisme non dispensationaliste).
- LeRoy Edwin Froom, The Prophetic Faith of Our Fathers, vol. 2, 1948 (point de vue historiciste adventiste, critique).
- Ernest R. Sandeen, The Roots of Fundamentalism, 1970.
- Steve Gregg, Revelation: Four Views. A Parallel Commentary, Thomas Nelson, 1997.
- C. Marvin Pate (dir.), Four Views on the Book of Revelation, Zondervan, 1998.