En bref
Moine et professeur à Wittenberg, Luther a rompu avec Rome sur la justification par la foi et l’autorité de l’Écriture. Caché à la Wartburg, il a traduit le Nouveau Testament du grec en allemand en quelques semaines (Testament de septembre, 1522), puis, avec une équipe, toute la Bible (1534). La Bible de Luther a façonné la langue allemande et la piété protestante. Elle porte aussi la marque de ses jugements personnels sur certains livres.
Provenance et confession
Martin Luder (il adopte la forme « Luther » vers 1517) naît le 10 novembre 1483 à Eisleben. Son père, fils de paysans thuringiens, s’est enrichi dans l’exploitation du cuivre à Mansfeld et veut faire de lui un juriste. Sa langue est l’allemand de Saxe, qu’il fixera par sa Bible. Il étudie à Magdebourg (où il fréquente des Frères de la vie commune), à Eisenach, puis à l’université d’Erfurt (maître ès arts en 1505). Après un vœu fait dans un orage, il entre chez les ermites de saint Augustin d’Erfurt, est ordonné prêtre en 1507, puis devient docteur en théologie à Wittenberg (1512). Né catholique, il est excommunié en 1521 ; il quitte l’habit en 1524 et épouse une ancienne religieuse en 1525. Il n’appartient à aucune société ou loge ; le « sceau de Luther » (la rose) est un emblème personnel qu’il a lui-même expliqué en 1530.
Vie
- Né le 10 novembre 1483 à Eisleben. Études de droit à Erfurt, puis entrée chez les ermites augustins (1505) après un vœu fait pendant un orage.
- Docteur en théologie (1512) et professeur de Bible à Wittenberg : cours sur les Psaumes, Romains, Galates, Hébreux (1513-1518).
- 31 octobre 1517 : les 95 thèses contre les indulgences. 1519 : dispute de Leipzig contre Johann Eck.
- 1520 : bulle Exsurge Domine ; Luther la brûle. Traités À la noblesse chrétienne, De la captivité babylonienne, De la liberté du chrétien.
- Avril 1521, diète de Worms : il refuse de se rétracter. Mis au ban de l’Empire, il est « enlevé » sur ordre de Frédéric le Sage et caché à la Wartburg (mai 1521-mars 1522).
- 1525 : épouse Katharina von Bora ; traité violent contre les paysans révoltés. Il meurt à Eisleben le 18 février 1546.
Influence sur la Bible et la doctrine
Faits documentés.
- À la Wartburg, en onze semaines environ (décembre 1521-février 1522), il traduit le Nouveau Testament à partir du grec de la deuxième édition d’Érasme (1519), avec l’aide de la traduction latine d’Érasme et de la Vulgate. Revu avec Philippe Melanchthon, il paraît en septembre 1522 (« Septembertestament »), environ 3 000 exemplaires, vendus en quelques semaines.
- L’Ancien Testament paraît par parties ; la Bible complète, avec les apocryphes réunis entre les deux Testaments, est imprimée par Hans Lufft à Wittenberg en 1534. Luther la révise jusqu’à sa mort (dernière édition de son vivant : 1545), avec un « collège » : Melanchthon, Johannes Bugenhagen, Justus Jonas, Caspar Cruciger, Matthäus Aurogallus.
- Rm 3:28 : il ajoute « allein » (« seulement par la foi »), mot absent du grec ; il s’en justifie dans la Lettre sur l’art de traduire (Sendbrief vom Dolmetschen, 1530), au nom du sens et de l’usage allemand.
- Hiérarchie des livres : dans le Testament de 1522, Hébreux, Jacques, Jude et l’Apocalypse sont placés à la fin, sans numéro. La préface de 1522 qualifie Jacques d’« épître de paille » comparée à Jean, Romains et 1 Pierre (expression retirée des éditions après 1522). La préface de 1522 à l’Apocalypse dit qu’il ne la tient « ni pour apostolique ni pour prophétique » ; celle de 1530 la lit au contraire comme une prophétie de l’histoire de l’Église jusqu’à la papauté, qu’il identifie à l’Antéchrist.
- Comma Johanneum : Luther ne l’a jamais traduite ; elle n’a été insérée dans les Bibles luthériennes qu’après sa mort, d’abord par un imprimeur de Francfort en 1574 selon Philip Schaff (History of the Christian Church), puis dans les éditions de Wittenberg à la fin du XVIe siècle.
- Mt 24:34 : « dis Geschlecht » (cette génération ; le mot allemand peut aussi signifier « race » ou « lignée », sens que certains lecteurs ont invoqué plus tard).
Doctrine. Justification par la foi seule, sacerdoce de tous les croyants, autorité de l’Écriture au-dessus des conciles. Eschatologie historiciste : le pape est l’Antéchrist, le Turc est Gog, et Luther attendait la fin de son vivant.
Interprétation. Luther a rendu l’Écriture au peuple allemand dans une langue vivante et forte. Mais il a aussi traduit en théologien : l’ajout de « allein », le classement des livres selon leur conformité à sa doctrine, et des préfaces qui disaient au lecteur quoi penser avant qu’il ne lise. Ses écrits tardifs contre les Juifs (Des Juifs et de leurs mensonges, 1543), d’une violence extrême, et son appel à écraser les paysans (1525) sont des taches graves, reconnues aujourd’hui par les Églises luthériennes elles-mêmes.
Financement et réseaux
- Documenté : l’électeur Frédéric III de Saxe (le Sage) l’a protégé (refus de le livrer, Wartburg). Le Testament de 1522 a été édité par le peintre Lucas Cranach l’Ancien et l’orfèvre Christian Döring, imprimé par Melchior Lotter ; la Bible complète par Hans Lufft. C’était un commerce florissant ; Luther lui-même ne touchait pas de droits.
- Allégué : certains auteurs ont présenté la Réforme comme un projet des banquiers (Fugger) ou des princes ; les Fugger finançaient au contraire les indulgences et Charles Quint, du côté opposé. Rien ne relie Luther à un financement bancaire.
- Non démontré : aucun financement occulte de la traduction.
Signaux d’alerte
- 5. Texte affaibli ou modifié (documenté, discuté) : ajout de « allein » en Rm 3:28, sans appui manuscrit. Luther l’a défendu ouvertement comme une exigence de la langue allemande (Sendbrief vom Dolmetschen, 1530), et la formule « par la foi seule » existe chez des auteurs antérieurs ; c’est un choix de traducteur assumé, non une falsification cachée.
- 7. Pouvoir politique servi (documenté) : sa survie et son œuvre dépendent de l’électeur de Saxe ; il confie l’organisation des Églises aux princes et appelle ceux-ci à écraser la révolte paysanne (1525).
Conclusion : deux signaux, mais le premier est assumé et discuté publiquement, et le second décrit une dépendance que presque tous les réformateurs ont connue sous une forme ou une autre. Les allégations d’un financement bancaire (Fugger) ne reposent sur aucune source ; rien ne justifie une enquête au-delà.
Pourquoi cette note
Quatre étoiles : traduction du grec et de l’hébreu pour tout un peuple, au risque de sa vie, avec un fruit immense. Réserves sérieuses : un mot ajouté au texte (Rm 3:28, assumé publiquement), des préfaces qui orientent la lecture, des livres déclassés selon ses vues, la dépendance envers un prince, des écrits antijuifs et une violence verbale. Ces réserves pourraient justifier une étoile de moins.
Voir aussi
- Bible de Luther
- Érasme et Novum Instrumentum d’Érasme
- Jan Hus
- William Tyndale (qui le suivit dans ses préfaces)
- Jean Calvin
- Historicisme
Sources
- Martin Brecht, Martin Luther, 3 vol., Stuttgart, 1981-1987 (trad. anglaise Fortress Press).
- Heinz Schilling, Martin Luther : rebelle dans un temps de rupture, trad. française Salvator, 2014.
- Luther, Sendbrief vom Dolmetschen (1530, Weimarer Ausgabe, vol. 30/II), et préfaces de 1522 et 1530 (Weimarer Ausgabe, Deutsche Bibel, vol. 7).
- Marc Lienhard, Martin Luther : un temps, une vie, un message, Genève, Labor et Fides, 1991.
- Martin Luther, Eine kurze Erklärung des Siegels (lettre à Lazarus Spengler, 8 juillet 1530), sur la rose de Luther.