En bref
La doctrine de la préservation providentielle enseigne que Dieu, qui a inspiré l’Écriture, a aussi veillé à sa transmission, de sorte que l’Église a toujours possédé le texte authentique. Tous les chrétiens qui l’admettent ne l’entendent pas de la même façon : pour les uns, la préservation passe par l’ensemble des manuscrits, que la critique textuelle permet de trier ; pour d’autres, elle a pour résultat un texte précis, reçu et lu par l’Église (le Textus Receptus et le Texte massorétique), qu’il faut garder tel quel. Cette seconde lecture est le fondement savant de la plupart des défenseurs de la King James 1611.
Origine et généalogie
Première attestation documentée. La Confession de foi de Westminster (1646, adoptée par l’Église d’Écosse en 1647), chap. I, § 8 : l’Ancien Testament en hébreu et le Nouveau Testament en grec, « immédiatement inspirés par Dieu, et gardés purs à travers tous les âges par son soin et sa providence singuliers, sont donc authentiques » ; en cas de controverse, l’Église doit en appeler à eux en dernier ressort. La formule vise surtout la Vulgate, déclarée « authentique » par Trente (session IV, 1546) : l’autorité appartient aux originaux, non à une traduction.
Précisions et durcissement. Contre Louis Cappel, qui tenait les points-voyelles hébreux pour tardifs (Arcanum punctationis revelatum, 1624) et corrigeait le texte consonantique (Critica sacra, 1650), John Owen (1659, réponse à la Polyglotte de Londres de Brian Walton) et le Consensus helvétique (1675, canons 1-3, rédigé notamment par Johann Heinrich Heidegger et François Turrettini) affirment l’inspiration du texte hébreu « tant pour les consonnes que pour les voyelles ». La plupart des héritiers modernes de Westminster n’ont pas retenu ce point.
Reprise moderne. Edward F. Hills (1912-1981), presbytérien, en fait une méthode : The King James Version Defended (1956) et Believing Bible Study (1967). Pour lui, une critique textuelle « croyante » doit partir de la promesse de préservation : Dieu a guidé l’Église vers le texte traditionnel, d’abord dans la masse des manuscrits byzantins, puis dans les éditions imprimées (Érasme, Estienne, Bèze) reçues par les Églises protestantes. Il refuse la critique « neutre » héritée de Westcott et Hort.
Diffusion. Trinitarian Bible Society (fondée en 1831, Londres), qui imprime le Textus Receptus et des Bibles dans de nombreuses langues ; Dean Burgon Society (1978) ; enseignants réformés et presbytériens (Theodore P. Letis, The Ecclesiastical Text, 1997) ; débat récent sous le nom de « bibliologie confessionnelle ». D’autres réformés, comme B. B. Warfield (An Introduction to the Textual Criticism of the New Testament, 1886), lisent Westminster I, 8 dans le sens d’une préservation par l’ensemble des témoins et acceptent la critique textuelle.
Chronologie
- 1546 : Trente déclare la Vulgate « authentique ».
- 1646 : Westminster I, 8.
- 1659 : John Owen, Of the Integrity and Purity of the Hebrew and Greek Text.
- 1675 : Consensus helvétique.
- 1831 : Trinitarian Bible Society.
- 1886 : Warfield, lecture « critique » de Westminster.
- 1956 : Hills, The King James Version Defended.
- 1997 : Letis, The Ecclesiastical Text.
Ce que dit la doctrine
- L’inspiration serait vaine sans une préservation : Dieu garde ce qu’il a donné.
- La providence agit à travers l’usage de l’Église : le texte « reçu » est celui que le peuple de Dieu a reconnu et lu.
- Dans sa forme forte (Hills, Letis), le texte imprimé de la Réforme représente le terme de ce processus, avec de rares variantes encore discutables.
- Dans sa forme large (Warfield, la plupart des évangéliques), le texte original est préservé dans la totalité des manuscrits, et la critique textuelle est le moyen de le retrouver.
Arguments de ses partisans
- Promesses : « Les paroles de l’Éternel sont des paroles pures » (Ps 12:7, Segond 1910) ; « la parole de notre Dieu subsiste éternellement » (Es 40:8) ; « les cieux et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point » (Mt 24:35).
- Cohérence : une Bible dont le texte reste toujours provisoire ne peut être une règle sûre.
- Témoignage de l’Église : le texte byzantin est majoritaire et a été lu par l’Église grecque ; les manuscrits égyptiens anciens seraient des branches isolées (thèse aussi de John William Burgon).
Critiques de ses opposants
- Lecture de Westminster : les rédacteurs connaissaient les variantes et ne désignaient pas une édition imprimée précise ; « gardés purs » renverrait à l’ensemble de la transmission (Warfield ; Daniel Wallace, « Inspiration, Preservation, and New Testament Textual Criticism », Grace Theological Journal, 1991).
- Quel texte reçu ? Les éditions d’Érasme, d’Estienne, de Bèze et des Elzevir diffèrent entre elles ; choisir l’une d’elles demande déjà un jugement critique.
- Promesses bibliques : Ps 12:7-8 pourrait viser la préservation des pauvres plutôt que celle des paroles (le pronom est débattu dans l’hébreu) ; les promesses parleraient de la parole de Dieu, non d’une forme textuelle.
- Histoire : la thèse supposerait que l’Église a longtemps lu un texte différent (la Vulgate en Occident) sans que la préservation soit pour autant interrompue.
Textes clés
Ps 12:7-8 ; 119:89, 152, 160 ; Es 40:8 ; 59:21 ; Mt 5:18 ; 24:35 ; Jn 10:35 ; 1 P 1:23-25.
Textes qui la portent : Textus Receptus ; Édition de Stephanus 1550 ; Édition de Bèze 1598 ; Édition des Elzevir 1633 ; Texte de Scrivener 1894 ; Bible rabbinique de Bomberg ; en traduction, la King James 1611, la Statenvertaling et, en français, la Bible de Martin et la Bible d’Ostervald.
Voir aussi
- King James seulement · Inerrance biblique · Texte majoritaire · Texte byzantin Robinson-Pierpont · Mouvement de critique textuelle · Sociétés bibliques
- Edward F. Hills · Théodore de Bèze · Érasme · John William Burgon
Sources
- Confession de foi de Westminster, 1646, chap. I, 8.
- Concile de Trente, session IV, Decretum de editione et usu sacrorum librorum (1546).
- Formula Consensus Ecclesiarum Helveticarum, 1675, canons I-III.
- John Owen, Of the Integrity and Purity of the Hebrew and Greek Text of the Scripture, 1659.
- Edward F. Hills, The King James Version Defended, 1956 ; Believing Bible Study, 1967.
- B. B. Warfield, An Introduction to the Textual Criticism of the New Testament, 1886.
- Theodore P. Letis, The Ecclesiastical Text, 1997.
- Daniel B. Wallace, « Inspiration, Preservation, and New Testament Textual Criticism », Grace Theological Journal 12 (1991).
- Richard A. Muller, Post-Reformation Reformed Dogmatics, vol. 2, Holy Scripture, 2e éd., 2003.