
Ouvrez une Bible de Martin à la première épître de Jean, puis une Segond. Au chapitre 5, une phrase entière manque dans la seconde, et c’est la phrase qui nomme le Père, la Parole et le Saint-Esprit. Regardez la Segond de plus près : son verset 7 s’arrête sur deux points, au milieu de la phrase. Cette coupure étrange est la trace d’une longue histoire, qu’on raconte d’ordinaire avec un pari et un manuscrit fabriqué. Les faits sont plus intéressants.
Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910), sauf la forme longue du verset, citée d’après la Bible de Martin. La question traitée ici est l’histoire d’un texte : elle ne juge pas la doctrine de la Trinité.
Deux versions du même passage
Voici le texte court :
Car il y en a trois qui rendent témoignage : l’Esprit, l’eau et le sang, et les trois sont d’accord.
— 1 Jean 5:7-8 (Segond 1910)
Et voici le texte long :
Car il y en a trois dans le Ciel qui rendent témoignage, le Père, la Parole, et le Saint-Esprit ; et ces trois-là ne sont qu’un. Il y en a aussi trois qui rendent témoignage sur la terre, savoir l’Esprit, l’eau, et le Sang ; et ces trois-là se rapportent à un.
— 1 Jean 5:7-8 (Martin)
Ces mots en plus forment la Comma johannique, l’« incise de Jean ». Quand Robert Estienne a numéroté les versets, dans son édition de 1551, son grec contenait ce passage : le verset 7 portait les témoins du ciel, le verset 8 ceux de la terre. Retirez la phrase, gardez les numéros, et vous obtenez la coupure de la Segond.
Ce que montre le grec
- Les manuscrits grecs. Aucun manuscrit grec connu n’a ce passage avant le XIVᵉ siècle. Il manque dans les grands codex anciens, le Sinaïticus, le Vaticanus et l’Alexandrinus, et dans la masse des manuscrits byzantins. On le trouve dans une dizaine de copies tardives, plusieurs fois en marge, parfois d’une main bien postérieure. Le plus ancien, le 629, est gréco-latin, du XIVᵉ ou du XVᵉ siècle.
- Les versions anciennes. Il est absent des versions syriaque, copte, arménienne, éthiopienne et arabe. Seule la tradition latine le connaît.
- Les Pères grecs. Aucun ne le cite dans les grandes controverses trinitaires du IVᵉ siècle, alors qu’il leur aurait fourni l’argument le plus direct. Il apparaît en grec pour la première fois dans la traduction des actes du IVᵉ concile du Latran (1215).
La Comma n’oppose donc pas le « texte critique » au « texte byzantin » : les éditeurs du texte majoritaire, comme Robinson et Pierpont, ne l’impriment pas non plus.
Une histoire latine
C’est en Occident que tout se joue. Vers 251, Cyprien de Carthage écrit que du Père, du Fils et du Saint-Esprit il est écrit : et tres unum sunt, « et les trois sont un ». Les défenseurs du passage y voient une citation. Leurs contradicteurs y voient une lecture trinitaire du verset 8, l’Esprit, l’eau et le sang lus comme des figures. La question reste ouverte.
La première citation certaine vient de Priscillien, en Espagne, vers 380. Le passage paraît ensuite dans des témoins latins anciens, comme les fragments de Freising (VIᵉ et VIIᵉ siècles, selon Metzger). Il manque pourtant dans le Codex Fuldensis (546) et le Codex Amiatinus (vers 700), grands témoins de la Vulgate. Un prologue mis sous le nom de Jérôme reproche aux traducteurs de l’avoir omis, mais presque tous les spécialistes le tiennent pour non authentique. La Comma se répand dans la Vulgate à partir du IXᵉ siècle, et sa place varie d’un manuscrit à l’autre.
Érasme et la promesse qu’on lui prête
En 1516, Érasme publie à Bâle le premier Nouveau Testament grec mis en vente. La Comma n’y est pas, ni dans l’édition de 1519 : ses manuscrits grecs ne l’ont pas. L’Anglais Edward Lee et l’Espagnol Stunica, de l’équipe de la Polyglotte d’Alcalá, l’attaquent. Lee insinue que cette omission risque de ranimer l’arianisme.
Vient alors l’histoire que répètent tant de livres : Érasme aurait promis d’ajouter le passage si on lui montrait un seul manuscrit grec ; on en aurait fabriqué un ; piégé, il aurait tenu parole.
En 1980, le spécialiste néerlandais Henk Jan de Jonge a examiné les textes. Il ne trouve nulle part cette promesse. Le passage le plus proche, dans la réponse à Lee de mai 1520, regarde vers le passé : si mihi contigisset unum exemplar, si un seul exemplaire lui était tombé sous la main, il aurait imprimé ces mots. Érasme se justifie, il ne s’engage à rien. Il ajoute : proferat Leus codicem Graecum, que Lee produise donc un manuscrit grec. C’est sommer l’accusateur de prouver sa charge. La plus ancienne mention de la légende que connaisse de Jonge date de 1818.
Sa conclusion a été largement reçue. Grantley McDonald traite lui aussi la promesse comme un mythe. Bruce Metzger, qui l’avait reprise dans son manuel, s’est corrigé ensuite. Elle ne fait pas l’unanimité : Erika Rummel a maintenu qu’Érasme avait bien lancé un défi et inséré le passage en conséquence. Et de Jonge le reconnaît : il est difficile de prouver qu’une chose n’existe pas.
Reste ce qui est documenté. On transmet à Érasme le texte d’un manuscrit trouvé en Angleterre, son Codex Britannicus, aujourd’hui le minuscule 61 (Codex Montfortianus, à Dublin), copié vers 1520. La Comma figure dans sa troisième édition, en 1522, et déjà, selon Mill, dans son édition latine de juin 1521. Son motif, il le donne lui-même dans ses Annotations : ne cui sit ansa calumniandi, pour ne donner à personne l’occasion de le calomnier. Sur le manuscrit, il écrit : quamquam et hunc suspicor ad Latinorum codices fuisse castigatum, « quoique je soupçonne celui-ci aussi d’avoir été corrigé d’après les manuscrits latins ».
Selon de Jonge, ce soupçon vise une influence de la Vulgate, non une supercherie dirigée contre lui. Que le manuscrit ait été fait sur commande est une hypothèse sérieuse, mais la preuve d’un coup monté manque. Le fait qui demeure : Érasme imprime un passage qu’il ne croit pas original, et il le dit.
Du grec d’Érasme à nos Bibles
La Polyglotte d’Alcalá, diffusée vers 1522, donnait elle aussi une Comma grecque, traduite du latin. De là, le passage entre chez Estienne, chez Bèze, puis chez les Elzevir, dont l’édition de 1633 donne son nom au Textus Receptus, le « texte reçu ». La King James de 1611, Martin et Ostervald le suivent.
Isaac Newton rédige contre le passage, en 1690, une dissertation publiée en 1754 ; Richard Porson reprend la démonstration en 1790. Du côté catholique, en 1897, le Saint-Office décrète qu’on ne peut sans danger en nier l’authenticité ; en 1927, la question est rendue à la recherche. La Segond, fondée pour le Nouveau Testament sur le texte critique du XIXᵉ siècle, l’omet, comme la plupart des Bibles modernes.
Ce que répondent ses défenseurs
La Comma a eu des défenseurs instruits : Robert Dabney au XIXᵉ siècle, Edward F. Hills en 1956, Michael Maynard en 1995.
- L’accident ou la censure. Le passage aurait disparu tôt, par un saut de l’œil d’un « trois qui rendent témoignage » à l’autre, ou par la main de copistes ariens.
- Le témoin latin. Cyprien et Priscillien montreraient une tradition ancienne.
- La grammaire. Au verset 8, « les trois » est au masculin alors que l’Esprit, l’eau et le sang sont neutres en grec. Deux masculins juste avant, le Père et la Parole, expliqueraient cette irrégularité. Grégoire de Nazianze commentait déjà cette grammaire sans citer la Comma, silence que chaque camp interprète à sa façon.
- La providence. Pour Hills, Dieu a pu garder une leçon authentique par l’usage de l’Église d’Occident.
On leur répond qu’un accident devrait avoir frappé à la fois tout le grec ancien et toutes les versions non latines, et que des copistes ariens n’expliquent pas le silence des Pères qui combattaient l’arianisme. On répond aussi que le masculin s’explique par des témoins présentés comme des personnes. La providence, enfin, est une conviction que l’histoire du texte ne peut ni établir ni réfuter.
En résumé
Les faits sont nets : le passage manque dans tout le grec ancien, apparaît dans le monde latin, et entre dans le grec imprimé au XVIᵉ siècle. Son origine exacte reste une reconstruction : une lecture allégorique du verset 8, passée de la marge au texte, est l’explication la plus reçue.
Quant à la doctrine, la réponse tient à la chronologie : les formules de Nicée et de Constantinople ont été élaborées dans une Église de langue grecque qui ne citait pas ce verset. Retirer ces mots ne prouve donc ni ne réfute la Trinité. Cela montre seulement qu’une Bible a une histoire, et qu’on gagne à la connaître.
Pour aller plus loin :
Sources : Henk Jan de Jonge, « Erasmus and the Comma Johanneum », Ephemerides Theologicae Lovanienses (1980) ; Érasme, Annotations et réponse à Edward Lee, cités par de Jonge ; pour les témoins manuscrits, fiches sur la Comma johannique et le Textus Receptus du coffre Histoire des Bibles.


