
Imaginez que l’homme qui a édité Pline l’Ancien pour le dauphin de France, et qui a dirigé l’édition royale des conciles de l’Église, vous annonce que presque tous les auteurs antiques sont des faux fabriqués au Moyen Âge. C’est ce qu’a fait Jean Hardouin, jésuite français.
On le présente parfois comme le premier à avoir percé le secret de la chronologie, parfois comme un fou. Il n’était ni l’un ni l’autre. Son cas mérite d’être regardé de près, parce qu’il pose une question très actuelle : que vaut une thèse quand son auteur est réellement compétent ?
Un savant de premier plan
Hardouin naît à Quimper le 23 décembre 1646, dans une famille de libraires, et meurt à Paris le 3 septembre 1729, à 82 ans. Il appartient donc aux deux siècles : sa formation et ses grandes éditions datent du XVIIᵉ, ses derniers combats et ses écrits les plus radicaux, du XVIIIᵉ. Entré très jeune chez les jésuites, il enseigne, puis devient en 1683 bibliothécaire du collège Louis-le-Grand, à Paris, poste qu’il garde jusqu’à sa mort.
Ses travaux ne sont pas ceux d’un amateur :
- Thémistius (1684) : une édition des discours de ce philosophe grec, où il publie treize textes jusque-là inédits.
- La numismatique : il publie la même année une étude des monnaies antiques, spécialité qui comptera beaucoup dans son évolution.
- Pline l’Ancien (1685) : l’Histoire naturelle, pour la collection Ad usum Delphini, travail de cinq ans environ, reconnu pour sa valeur et révisé en 1723.
- Les conciles : le clergé de France lui confie, avec une pension, la Conciliorum collectio regia maxima, en douze volumes, imprimée aux frais du roi. L’impression s’achève en 1715, mais le parlement de Paris bloque la diffusion jusqu’en 1726 : on lui reproche des vues contraires aux libertés de l’Église gallicane, et on l’accuse d’avoir écarté des pièces importantes et admis des apocryphes. La collection reste pourtant considérée comme un instrument de valeur, et la Catholic Encyclopedia la tenait encore en 1910 pour la plus critique du genre.
Ce qu’il a réellement soutenu
D’après les travaux récents, ses soupçons commencent vers 1690 et il pense avoir tout découvert en 1692. Il laisse percer sa thèse en 1693 dans un ouvrage sur les monnaies des Hérode, puis dans sa Chronologie de l’Ancien Testament (1696-1697), dont le parlement de Paris interdit la vente. Sa forme la plus développée se trouve dans ses Prolegomena, publiés à titre posthume à Londres en 1766.
Le système se résume ainsi :
- Presque toute la littérature antique est un faux. Il ne garde que les livres canoniques et une poignée d’auteurs profanes. Les listes varient selon les textes et selon ceux qui les résument : Cicéron, l’Histoire naturelle de Pline, les Géorgiques de Virgile, les Satires et les Épîtres d’Horace, auxquels s’ajoutent Homère, Hérodote et Plaute. L’Énéide elle-même serait une fabrication.
- Les Pères de l’Église et les scolastiques aussi. Augustin, Athanase, Ambroise et Chrysostome ne seraient que des noms d’emprunt. Les faux s’étendraient à des œuvres médiévales, comme la Somme de Thomas d’Aquin.
- Les faussaires sont des moines. Une équipe de lettrés « athées », dirigée par un mystérieux Severus Archontius, aurait forgé cet ensemble. Dans les Prolegomena, Hardouin parle du XIVᵉ siècle ; bien des résumés, dont la Britannica de 1911, disent XIIIᵉ.
- Le Nouveau Testament a été écrit en latin, et Jésus aurait parlé latin ; le grec serait une version tardive.
- Il rejette aussi une grande part des objets : œuvres d’art, inscriptions, et un bon nombre de monnaies.
Un point surprend : Hardouin était un homme de foi et un homme d’institution. Sa thèse n’attaque pas la tradition, elle prétend la protéger. Il voit dans l’augustinisme des jansénistes et dans la philosophie de Descartes un athéisme déguisé, et il tente de le prendre à la racine : si les textes sur lesquels s’appuient ses adversaires sont faux, leur doctrine s’effondre. L’historien Henri-Irénée Marrou a rattaché cette hypercritique à son combat contre les jansénistes. Il n’était pas un sceptique à la moderne : son doute avait un but.
La réaction de ses contemporains et de son ordre
Elle a été rude, et elle est venue d’abord de chez lui. On a parfois imaginé une manœuvre des jésuites ; l’érudit protestant Mathurin Veyssière La Croze, qui l’attaque en 1707 et en 1708, l’a soupçonné. Les documents montrent plutôt le contraire.
En 1707, le général des jésuites, Michelangelo Tamburini, fait examiner le système par Michel Le Tellier. Près d’une douzaine de jésuites écrivent au général pour dire le danger de ces idées. Le théologien René-Joseph de Tournemine mène l’opposition. En février 1709, une déclaration paraît dans les Mémoires de Trévoux, le journal des jésuites, signée par Le Tellier et les supérieurs parisiens, et Hardouin signe une rétractation. Il proteste au passage que ses Opera selecta, parues à Amsterdam, l’ont été sans son accord.
Cette rétractation ne l’a pas arrêté : il a continué à écrire dans le même sens. Plusieurs de ses œuvres ont été mises à l’Index, dont les Opera selecta, les Opera varia et son commentaire du Nouveau Testament. Une anecdote, rapportée par un biographe du XIXᵉ siècle et à prendre pour ce qu’elle vaut, résume le personnage : à qui lui demandait pourquoi il avait édité des conciles qu’il tenait pour inexistants, il aurait répondu que Dieu et lui seuls le savaient.
Ce que sa thèse valait
Hardouin partait d’une observation juste. Au XVIIᵉ siècle, les érudits découvraient l’ampleur des erreurs, des attributions fausses et des documents fabriqués du passé ; les historiens voient aujourd’hui dans son système une forme extrême de cette prise de conscience. Il cite d’ailleurs Mabillon, le fondateur de la critique des chartes. Des faux, il y en avait, et il y en a. Mais il y a loin de « beaucoup de textes sont suspects » à « presque tout est faux ».
Trois difficultés sont décisives.
Il n’a jamais produit la preuve. Une conspiration de cette taille aurait laissé des traces. Hardouin juge sur le style, la doctrine, la vraisemblance, et sur ce qu’il appelle l’athéisme des œuvres, mais il ne montre ni l’atelier, ni les hommes, ni leurs motifs : son Severus Archontius reste un nom.
La thèse se protège elle-même. Une monnaie ou une inscription gênante est déclarée fausse ; or les monnaies étaient son point de départ. Quand tout document contraire devient un faux de plus, plus rien ne peut réfuter la thèse, et plus rien ne peut la prouver.
Les découvertes postérieures l’ont réfutée. À partir de 1752, soit vingt-trois ans après sa mort, on exhume à Herculanum plus de 1 800 rouleaux carbonisés par l’éruption du Vésuve de 79 : des textes d’Épicure, de Chrysippe et de Philodème, scellés sous la roche des siècles avant les moines supposés. Après 1896, les fouilles d’Oxyrhynque, en Égypte, livrent des fragments de Platon, d’Homère, de Sophocle, d’Euclide, sur des papyrus allant de l’époque ptolémaïque à la conquête musulmane. Ces textes étaient lus dans l’Antiquité, et ils le prouvent par leur support même.
Un héritage encombrant
Hardouin n’a pas eu d’école de son vivant, mais il a eu des héritiers. L’Anglais Edwin Johnson a traduit ses Prolegomena, parus à Sydney en 1909 ; l’Allemand Wilhelm Kammeier a repris des idées voisines ; et on le range souvent parmi les précurseurs de la « Nouvelle Chronologie » du mathématicien russe Anatoli Fomenko.
Il ne faut pourtant pas en faire un témoin de l’intérieur : jésuite ou non, il n’avait accès à aucun secret. C’était un savant qui attaquait l’authenticité des textes, sans preuve, dans une dispute théologique de son temps.
En résumé
Jean Hardouin était un grand érudit, et cela ne rend pas sa thèse vraie. Il a vu un problème réel, la présence de faux dans la documentation ancienne, et il l’a porté jusqu’à l’absurde. Son ordre l’a désavoué, et les papyrus lui ont donné tort. La leçon vaut pour tout le monde : un diplôme ou une réputation ne remplacent pas la preuve, et le doute n’est utile que s’il accepte d’être lui-même vérifié.
Pour aller plus loin :
Sources : Jean Hardouin, Ad censuram scriptorum veterum prolegomena (Londres, 1766), traduction anglaise d’Edwin Johnson (Sydney, 1909) ; Catholic Encyclopedia*, « Jean Hardouin » ;* Encyclopædia Britannica (1911), « Hardouin, Jean » ; pour la rétractation de 1709 et l’enquête de 1707, Mémoires de Trévoux (1709), Watkins (2019) et Scott (2004), cités par l’article « Jean Hardouin » de Wikipédia.


