
À Rome, au soir du jeudi 4 octobre 1582, on s’est couché ; le lendemain matin, on était le vendredi 15 octobre. Dix dates venaient de disparaître, par décision du pape.
Il n’en faut pas plus pour faire naître un soupçon : si l’on peut retirer dix jours d’un trait de plume, qu’a-t-on pu retirer ou ajouter d’autre ? La question est légitime, et l’histoire de ces dix jours mérite d’être racontée en entier. Disons pourtant tout de suite où elle mène : ces dix jours sont une correction astronomique, décidée au grand jour et documentée dans le détail. Ils ne sont pas la preuve d’une chronologie falsifiée.
Le calendrier de Jules César
Avant César, le calendrier romain était ajusté de façon irrégulière et il avait fini par se détacher des saisons. Pour le recaler, l’année 46 av. J.-C. a duré 445 jours. Le nouveau calendrier, conçu pour l’essentiel par l’astronome Sosigène d’Alexandrie, entre en vigueur le 1ᵉʳ janvier 45 av. J.-C. : 365 jours, et un jour de plus tous les quatre ans.
Le début n’a pas été sans accroc. Les pontifes romains ont d’abord ajouté ce jour tous les trois ans, et il a fallu qu’Auguste suspende les années bissextiles pendant une douzaine d’années pour réparer l’erreur.
Restait un défaut, invisible à l’échelle d’une vie. L’année julienne compte 365,25 jours en moyenne. L’année des saisons, l’année tropique, en compte environ 365,2422. La différence n’est que de 11 minutes environ, mais elle s’accumule : à peu près un jour tous les 128 ans.
Pourquoi l’Église s’en est mêlée
Le problème n’était pas agricole : il était liturgique. La date de Pâques se calcule à partir de l’équinoxe de printemps, que le comput fixe au 21 mars. Or l’équinoxe réel glissait vers le début de mars. Au XVIᵉ siècle, il tombait vers le 10 ou le 11 mars.
Le 24 février 1582, Grégoire XIII promulgue la bulle Inter gravissimas. Le projet doit beaucoup au médecin calabrais Luigi Lilio, et au mathématicien jésuite Christophe Clavius, qui l’a développé et défendu. La bulle dit elle-même ce qu’elle fait, ce qui mérite d’être relevé : elle veut ramener l’équinoxe à la date qu’elle attribue aux pères du concile de Nicée, et pour cela elle retire dix jours au mois d’octobre 1582. Elle ordonne même aux juges d’ajouter dix jours aux échéances touchées par la mesure. On n’a jamais vu une falsification s’annoncer ainsi, avec ses conséquences pour les créanciers.
Pour que le problème ne revienne pas, la règle change : les années séculaires ne sont bissextiles que si elles sont divisibles par 400. 1600 et 2000 l’ont été ; 1700, 1800 et 1900 ne l’ont pas été. On passe de 100 à 97 années bissextiles par tranche de 400 ans, pour une année moyenne de 365,2425 jours.
Pourquoi dix jours, et pas treize ? C’est le cœur de l’argument d’Heribert Illig, examiné dans La chronologie fantôme. Depuis Jules César, la dérive aurait dû atteindre treize jours environ, dit-il, et les trois jours « manquants » trahiraient trois siècles inventés. Mais la réforme ne visait pas l’époque de César : elle visait celle de Nicée, en 325. Le calcul est simple : les 1 257 ans qui séparent 325 de 1582, à un jour tous les 128 ans, donnent bien près de dix jours.
Trois cent quarante et un ans pour suivre
Une bulle papale n’oblige que ceux qui la reçoivent. Les pays ont donc changé un à un, souvent pour des raisons religieuses et politiques, et l’écart se creusait à chaque siècle non bissextile : 10 jours, puis 11 après 1700, 12 après 1800, 13 après 1900.
- Octobre 1582 : États pontificaux, Espagne, Portugal, Pologne-Lituanie, États italiens.
- Décembre 1582 : la France passe du dimanche 9 au lundi 20 décembre.
- 1700 : des États protestants, dont le Danemark-Norvège, passent du 18 février au 1ᵉʳ mars.
- 1752 : la Grande-Bretagne et ses colonies passent du mercredi 2 au jeudi 14 septembre. Le Calendar (New Style) Act de 1750 règle aussi le début de l’année.
- 1753 : la Suède, après une transition progressive abandonnée, et même un 30 février en 1712 pour revenir à l’ancien calendrier, passe du 17 février au 1ᵉʳ mars.
- 1916 : la Bulgarie.
- 1918 : la Russie. Le décret du gouvernement bolchevique fait suivre le 31 janvier du 14 février.
- 1919 : la Roumanie.
- 1923 : la Grèce, pour l’usage civil, passe du 15 février au 1ᵉʳ mars.
Entre Rome et Athènes, il aura donc fallu 341 ans. Pendant tout ce temps, deux datations ont coexisté en Europe. C’est pourquoi la révolution russe d’« Octobre » a été commémorée en novembre : le 25 octobre julien de 1917 est le 7 novembre grégorien.
Le passage n’est d’ailleurs pas achevé. L’Église de Russie, entre autres, suit encore le calendrier julien pour sa liturgie : son 25 décembre tombe le 7 janvier. Le congrès orthodoxe de Constantinople, en mai 1923, a adopté un calendrier julien révisé ; l’Église de Grèce l’a appliqué en 1924, et des fidèles ont rompu avec elle pour cette raison : ce sont les « vieux-calendaristes ». Une affaire de dates a donc pu diviser une Église.
Une émeute qui n’a peut-être jamais eu lieu
Puisque nous examinons les récits, en voici un qui a mal vieilli. On répète que la foule anglaise se serait soulevée en 1752 aux cris de « rendez-nous nos onze jours ». L’historien Robert Poole, dans un article de la revue Past & Present (1995), a remonté la trace de cette histoire : il y voit un mythe, sans doute nourri par un tableau satirique de William Hogarth où figure une bannière portant ce slogan. Le mécontentement a existé, et les onze jours ont servi d’argument électoral en 1754, mais l’image d’un pays soulevé ne tient pas. Quand on veut soupçonner une histoire officielle, il faut aussi soupçonner les belles anecdotes.
Ce que ces dix jours montrent, et ce qu’ils ne montrent pas
Ce qui est documenté. La bulle, les lois et les décrets existent, avec leurs dates et leurs auteurs. Les raisons données sont vérifiables : l’équinoxe s’observe, et la dérive se calcule. Le changement n’a rien eu de secret : il a été discuté pendant des siècles, et des pays hostiles à Rome ont fini par l’adopter eux-mêmes.
Ce qui n’a pas bougé. La réforme a changé des numéros de jours, pas le fil du temps. La semaine n’a pas été interrompue : le jeudi a été suivi d’un vendredi. Aucune année n’a été retirée ni ajoutée. Elle ne fournit donc aucun mécanisme pour faire apparaître ou disparaître des siècles, et elle ne dit rien, dans un sens ni dans l’autre, sur la solidité de la chronologie antique, qui s’examine par d’autres moyens.
Ce qu’on peut en retenir. Un calendrier n’est pas une donnée de la nature : c’est une convention, décidée par des autorités, pour des raisons parfois religieuses, parfois politiques. Il est sain de le savoir, et de demander qui a fixé quoi, et pourquoi. C’est la vraie porte d’entrée vers la question de la chronologie, à condition de ne pas prendre la porte pour la preuve.
En résumé
Les dix jours de 1582 corrigent une erreur de 11 minutes par an, accumulée depuis le IVᵉ siècle. Ils ont été retirés publiquement, pour une raison énoncée, et le monde a mis 341 ans à suivre. Celui qui veut examiner notre chronologie doit le faire sur d’autres pièces : celle-ci, une fois ouverte, ne contient rien de caché.
Pour aller plus loin :
Sources : Grégoire XIII, bulle Inter gravissimas (24 février 1582), traduction anglaise de Wikisource d’après l’édition de Clavius (1612) ; Calendar (New Style) Act 1750 (24 Geo. II c. 23) ; Robert Poole, « Give us our eleven days! », Past & Present, 1995 ; décret du Conseil des commissaires du peuple sur le calendrier (janvier 1918) ; pour le détail des dates, tableaux des articles « Adoption of the Gregorian calendar », « Gregorian calendar » et « Julian calendar » de Wikipédia.


