
Sept siècles avant Jésus, le prophète Ésaïe annonçait que Dieu arrivait en Égypte sur un nuage. Aucun texte ne dit qu’un Égyptien l’ait vu.
Pour beaucoup de lecteurs d’aujourd’hui, « venir sur les nuées » évoque une seule scène : la fin du monde, le ciel ouvert, le Christ visible de la planète entière. Mais l’expression a une histoire. Quand Jésus l’emploie, elle a déjà servi, et elle a un sens dans la Bible de ses auditeurs. Reste à savoir jusqu’où ce sens porte, et c’est là que le débat commence.
Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).
Dieu sur les nuées, avant Jésus
Trois textes suffisent à poser le vocabulaire.
Contre l’Égypte :
Oracle sur l’Égypte. Voici, l’Éternel est monté sur une nuée rapide, il vient en Égypte ; et les idoles de l’Égypte tremblent devant lui, et le cœur des Égyptiens tombe en défaillance.
— Ésaïe 19:1
La suite dit comment cette venue se déroule : « J’armerai l’Égyptien contre l’Égyptien » (19:2), et « je livrerai l’Égypte entre les mains d’un maître sévère » (19:4). La venue de Dieu passe par une guerre civile et un tyran. Le texte ne décrit aucune apparition.
Contre Ninive :
L’Éternel est lent à la colère, il est grand par sa force ; Il ne laisse pas impuni. L’Éternel marche dans la tempête, dans le tourbillon ; Les nuées sont la poussière de ses pieds.
— Nahum 1:3
Le livre s’ouvre sur les mots « Oracle sur Ninive » (1:1). La capitale assyrienne tombe en 612 avant notre ère, sous les coups des Babyloniens et des Mèdes. Le nuage, ici, c’est la poussière que Dieu soulève en marchant vers une ville ennemie.
Dans la louange :
Il forme avec les eaux le faîte de sa demeure ; il prend les nuées pour son char, il s’avance sur les ailes du vent.
— Psaume 104:3
Il faut être exact : ce psaume chante le Créateur, il n’annonce aucun jugement. Il montre seulement d’où vient l’image, celle d’un Dieu dont les nuées sont le char. Le Deutéronome dit de même qu’il « est avec majesté porté sur les nuées » (33:26).
La venue sur la nuée est donc une manière de dire que Dieu lui-même intervient. Elle s’applique à des événements datés, qui ont eu des acteurs humains.
Le texte que Jésus cite
Un quatrième texte change la scène, car il ne s’agit plus de Dieu seul :
Je regardai pendant mes visions nocturnes, et voici, sur les nuées des cieux arriva quelqu’un de semblable à un fils de l’homme ; il s’avança vers l’ancien des jours, et on le fit approcher de lui.
— Daniel 7:13
Le détail compte : chez Daniel, ce personnage va vers l’Ancien des jours, et il reçoit « la domination, la gloire et le règne » (7:14). Le mouvement décrit est celui d’une intronisation devant le trône de Dieu. Il ne décrit pas une descente vers la terre. C’est la lecture de R. T. France et de N. T. Wright, qui ne sont pas prétéristes.
Jésus reprend ces mots
Jésus emploie cette image dans deux moments précis. Sur le mont des Oliviers, à propos du Temple :
Alors le signe du Fils de l’homme paraîtra dans le ciel, toutes les tribus de la terre se lamenteront, et elles verront le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et une grande gloire.
— Matthieu 24:30
Quatre versets plus loin vient le délai : « cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive » (24:34).
Puis devant le sanhédrin, à la question du souverain sacrificateur :
Jésus lui répondit : Tu l’as dit. De plus, je vous le déclare, vous verrez désormais le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel.
— Matthieu 26:64
Deux choses frappent. Le « vous » est pluriel et s’adresse à ceux qui sont dans la salle. Et « désormais », en grec ἀπ’ ἄρτι (ap’ arti), veut dire « à partir de maintenant ». Le souverain sacrificateur déchire ses vêtements : « Il a blasphémé ! » (26:65). Matthieu ne détaille pas le motif ; beaucoup de lecteurs pensent que Jésus se plaçait là où seul Dieu se place.
La lecture prétériste en tire ceci : Jésus annonce à ses juges qu’il sera intronisé, et que cette intronisation se verra à ses effets, comme la venue de Dieu sur l’Égypte s’est vue à la ruine de l’Égypte. Le jugement de la ville en serait le signe. Ces hommes l’ont-ils « vu » ? Une partie d’entre eux a pu vivre jusqu’à la guerre de 66-70 ; le texte ne nous en dit pas plus.
Ce que ce rapprochement ne prouve pas
Ce langage a des limites, et les savants en débattent.
Edward Adams et Dale Allison répondent à Wright que des Juifs et des chrétiens du premier siècle attendaient bel et bien une catastrophe cosmique réelle. Pour Adams, l’Évangile combine Daniel avec d’autres textes pour décrire une venue du ciel vers la terre. L’argument a du poids : en Matthieu 24:31, les anges et la trompette rassemblent les élus, ce qui dépasse Ésaïe 19. Que l’image serve dans les prophètes pour un jugement ne fixe donc pas à elle seule son sens chez Jésus. Elle montre qu’une lecture historique est possible, et qu’elle a des précédents dans le texte.
On ne peut pas dire non plus que les auditeurs juifs « savaient » tous ce que Jésus voulait dire. Nous savons seulement quelle Bible ils lisaient.
Les prétéristes eux-mêmes divergent. Josèphe rapporte des chars et des troupes armées vus dans les nuages avant la guerre (Guerre des Juifs, VI, 5, 3). Kenneth Gentry admet que ces signes puissent être en vue ; J. Stuart Russell refusait d’y chercher l’accomplissement du texte.
L’objection : Actes 1:11
La difficulté la plus forte vient de Luc. Jésus quitte ses disciples :
Après avoir dit cela, il fut élevé pendant qu’ils le regardaient, et une nuée le déroba à leurs yeux. Et comme ils avaient les regards fixés vers le ciel pendant qu’il s’en allait, voici, deux hommes vêtus de blanc leur apparurent, et dirent : Hommes Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel ? Ce Jésus, qui a été enlevé au ciel du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu allant au ciel.
— Actes 1:9-11
L’objection, développée par Keith Mathison (2004) : le départ fut visible et corporel, donc le retour le sera. Or personne n’a vu cela en 70.
Le texte contient en effet les deux données : ils l’ont « vu allant au ciel », et une nuée l’a dérobé à leurs yeux. Chaque camp insiste sur l’une. Voici les réponses :
- Les futuristes : Actes 1, Matthieu 24 et Apocalypse 1 décrivent une seule venue, encore à venir.
- Les prétéristes partiels (Gentry, Mathison) : il y a deux choses. Le jugement de 70, avec un délai dans le texte, et un retour corporel, sans aucun délai dans Actes 1. L’Écriture connaît en effet plusieurs venues de Dieu en jugement.
- Les prétéristes complets : « de la même manière » renverrait à la nuée, signe de la présence de Dieu. L’expression grecque hon tropon marque une ressemblance et non une copie (comme en Matthieu 23:37, la poule et ses poussins). Mathison répond qu’une ressemblance ne peut pas désigner une manière contraire.
- J. Stuart Russell tenait, lui, pour une venue au premier siècle, mais « visible et personnelle » en un sens, et Ed Stevens rapproche Actes 1 de la vision rapportée par Josèphe.
Le débat reste ouvert, et ce texte demeure la vraie pierre d’achoppement de toute lecture qui place l’unique retour en 70.
Ce qui reste établi
Quelle que soit la réponse à Actes 1:11, un point ne bouge pas : la venue sur les nuées n’est pas, dans la Bible, une image réservée à la fin de l’histoire. Elle a servi pour l’Égypte et pour Ninive. Quand on lit Matthieu 24:30 sans cet arrière-plan, on ne lit qu’une partie du texte.
Pour aller plus loin :
Sources : Flavius Josèphe, Guerre des Juifs (VI, 5, 3) ; R. T. France, The Gospel of Matthew (2007) ; N. T. Wright, Jesus and the Victory of God (1996) ; Edward Adams, The Stars Will Fall from Heaven (2007) ; Keith A. Mathison, « Acts 1:9-11 and the Hyper-Preterism Debate » (2004) ; J. Stuart Russell, The Parousia (1878, éd. 1887).


