En bref
Le chiliasme (du grec chilioi, « mille ») est l’attente d’un règne terrestre du Christ de mille ans, après la résurrection des justes et avant la fin du monde, centré sur une Jérusalem restaurée. C’est la lecture littérale d’Apocalypse 20 que l’on trouve chez plusieurs Pères des IIe et IIIe siècles (Papias, Justin, Irénée, Tertullien, plus tard Lactance). Elle recule à partir du IIIe siècle sous la critique d’Alexandrie, puis s’efface en Occident après l’interprétation d’Augustin d’Hippone (Cité de Dieu XX). Le Prémillénarisme historique moderne s’en réclame.
Origine et généalogie
Première attestation documentée. Papias, évêque de Hiérapolis en Phrygie (début du IIe siècle), dans ses Exégèses des paroles du Seigneur (perdues). Le fragment est conservé par Irénée (Contre les hérésies V, 33, 3-4) : les « anciens » qui avaient vu Jean auraient rapporté du Seigneur la promesse de vignes aux dix mille ceps et de grappes innombrables dans le royaume. Eusèbe confirme que Papias enseignait un règne corporel du Christ sur la terre durant mille ans après la résurrection, tout en le jugeant « d’intelligence fort bornée » (Histoire ecclésiastique III, 39, 12-13).
Arrière-plan revendiqué. Les historiens rattachent le chiliasme à l’attente juive d’un royaume messianique temporaire : 4 Esdras 7, 28-29 (règne de 400 ans), 2 Baruch 29-30, et la semaine cosmique de mille ans par jour (Ps 90:4 ; 2 P 3:8). L’Épître de Barnabé (15, 4-5, vers 130) applique déjà « six jours » à six mille ans d’histoire suivis du repos. Les opposants anciens, eux, rattachaient le chiliasme à l’hérétique Cérinthe (Gaïus de Rome et Denys d’Alexandrie, cités par Eusèbe, H. E. III, 28) ; ce rapprochement polémique est contesté par les historiens modernes, qui y voient un amalgame.
Diffusion.
- Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon 80-81 (vers 155-160) : il attend la résurrection de la chair et mille ans dans Jérusalem rebâtie, en citant Es 65 et Ap 20 ; il reconnaît que « beaucoup » de chrétiens de pure doctrine ne partagent pas cette opinion (80, 2), ce qui montre qu’elle n’était pas universelle.
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies V, 32-36 (vers 180) : le plus long exposé ; contre les gnostiques, il défend un royaume terrestre où les justes reçoivent sur la terre renouvelée l’héritage promis à Abraham (V, 32, 2), et refuse d’allégoriser les promesses (V, 35).
- Tertullien, Contre Marcion III, 24 (vers 207-208) : royaume de mille ans dans la Jérusalem descendue du ciel ; il mentionne un traité perdu, De spe fidelium.
- Hippolyte de Rome (Commentaire sur Daniel, vers 204), Méthode d’Olympe, Commodien, Victorin de Poetovio (premier commentaire latin de l’Apocalypse, fin IIIe siècle) et Lactance (Institutions divines VII, 14-26, vers 310), qui en donne la forme la plus développée en latin.
- Le recul : Origène rejette la lecture « judaïque » des promesses (Des principes II, 11, 2). Denys d’Alexandrie combat le chiliasme de l’évêque Népos en Égypte (Eusèbe, H. E. VII, 24-25) et met en doute l’attribution de l’Apocalypse à l’apôtre. Jérôme de Stridon corrige le commentaire de Victorin pour en ôter le chiliasme (lettre à Anatolius, vers 398) et raille les « demi-juifs » (préface au livre XVIII du Commentaire sur Isaïe). Augustin d’Hippone avoue avoir lui-même tenu une forme spirituelle de cette opinion avant de lire le millénaire comme le temps présent de l’Église (Cité de Dieu XX, 7, vers 426).
Chronologie.
- Vers 130 : Épître de Barnabé 15 (semaine de mille ans).
- Début IIe siècle : Papias (fragment chez Irénée V, 33).
- Vers 155-160 : Justin, Dialogue 80-81.
- Vers 180 : Irénée, Contre les hérésies V, 32-36.
- Vers 207 : Tertullien, Contre Marcion III, 24.
- Vers 230 : Origène, Des principes II, 11.
- Vers 250-260 : Denys d’Alexandrie contre Népos.
- Vers 310 : Lactance, Institutions divines VII.
- Vers 398 : Jérôme révise Victorin.
- Vers 426 : Augustin, Cité de Dieu XX, 7-9.
Ce que dit la doctrine
- Deux résurrections : celle des justes au début des mille ans, celle de tous à la fin (Ap 20:4-6).
- Un règne du Christ sur la terre, avec les saints ressuscités, dans une Jérusalem rebâtie ou descendue du ciel, dans une abondance matérielle (lecture littérale d’Es 11 et 65).
- Ce règne est le « septième jour » de l’histoire, après six mille ans.
- Il précède le jugement dernier et la création nouvelle définitive.
Arguments de ses partisans
- Le texte même d’Ap 20 : deux résurrections nommées, un chiffre précis répété six fois.
- La fidélité de Dieu aux promesses faites à Abraham : il a promis la terre ; elle doit être reçue dans la chair (Irénée V, 32).
- La résurrection de la chair : contre les gnostiques, un salut purement spirituel trahit la création ; le royaume terrestre en est la preuve.
- L’ancienneté : chez Papias et Irénée, la doctrine est rattachée aux « anciens » qui avaient connu Jean ; ses partisans modernes y voient la lecture la plus proche de l’auteur de l’Apocalypse.
Critiques de ses opposants
- Origène et l’école d’Alexandrie : promettre festins, noces et cités de pierre, c’est lire l’Écriture « à la manière des Juifs » et ignorer son sens spirituel.
- Augustin : la « première résurrection » est la régénération de l’âme (Jn 5:25), les mille ans sont un nombre parfait figurant tout le temps de l’Église, Satan est « lié » par la victoire du Christ (Mt 12:29).
- La source : Eusèbe juge Papias peu fiable et pense qu’il a pris au sens propre des récits figurés ; le témoignage des « anciens » ne peut être contrôlé.
- Une opinion parmi d’autres : Justin lui-même admet que d’autres chrétiens orthodoxes ne la tiennent pas ; elle n’entre dans aucun credo.
- Historiens modernes : ils notent que le chiliasme est surtout attesté en Asie Mineure et en Occident latin, et peu en Syrie et à Alexandrie (Charles E. Hill, Regnum Caelorum, 2e éd. 2001, soutient même que le non-chiliasme était aussi ancien et répandu au IIe siècle ; thèse débattue).
Textes clés
Ap 20:1-10 ; Es 11:6-9 ; 65:17-25 ; Ez 40-48 ; Ps 90:4 ; 2 P 3:8 ; Mt 26:29 ; Lc 14:14 ; 1 Co 15:23-24.
Voir aussi
- Prémillénarisme historique · Amillénarisme · Postmillénarisme · Le Temple rebâti
- Origène · Eusèbe de Césarée · Jérôme de Stridon · Augustin d’Hippone
- Futurisme · Dispensationalisme
Sources
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies V, 32-36 (Sources chrétiennes 153, éd. A. Rousseau, 1969).
- Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon 80-81.
- Tertullien, Contre Marcion III, 24.
- Lactance, Institutions divines VII, 14-26.
- Origène, Des principes II, 11, 2.
- Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 28 ; III, 39 ; VII, 24-25.
- Jérôme, lettre à Anatolius (préface à la révision de Victorin) ; Commentaire sur Isaïe, préface du livre XVIII.
- Augustin, La Cité de Dieu XX, 7-9.
- Épître de Barnabé 15.
- Jean Daniélou, Théologie du judéo-christianisme, 1958 (chapitre sur le millénarisme).
- Charles E. Hill, Regnum Caelorum: Patterns of Millennial Thought in Early Christianity, Eerdmans, 2e éd. 2001.
- Brian E. Daley, The Hope of the Early Church, Cambridge, 1991.