En bref
On appelle adoptianisme (ou « monarchianisme dynamique ») la doctrine selon laquelle Jésus était un homme, né de la Vierge selon la plupart de ses partisans anciens, que Dieu a adopté comme Fils, généralement à son baptême, quand l’Esprit (ou la « puissance » de Dieu) est descendu sur lui, ou à sa résurrection. Il n’est pas Dieu par nature mais par grâce et élévation. Le mot désigne en fait deux réalités différentes : le courant des IIe-IIIe siècles (Théodote, Artémon, Paul de Samosate) et la controverse espagnole du VIIIe siècle, où Élipand de Tolède appelait le Christ « fils adoptif » selon son humanité seulement, tout en confessant sa divinité. Les historiens modernes emploient aussi le mot pour des formules anciennes du Nouveau Testament, ce qui est lui-même débattu.
Origine et généalogie
Première attestation documentée. Théodote de Byzance, dit « le Corroyeur », vient à Rome vers 190 et enseigne que Jésus était un homme, sur qui le Christ (ou l’Esprit) est descendu au baptême. L’évêque Victor l’excommunie. La source est un ouvrage anonyme contre Artémon (le Petit Labyrinthe, attribué à Hippolyte, IIIe siècle), cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique V, 28, et Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies VII, 35 et X, 23. Ses disciples (Théodote « le banquier », Asclépiodote) forment à Rome une petite Église ; ils sont accusés d’avoir corrigé les manuscrits de l’Écriture pour les accorder à leur doctrine (HE V, 28, 13-19 : « ils ont mis la main sur les divines Écritures »). C’est l’une des plus anciennes accusations documentées de modification doctrinale du texte biblique.
Précurseurs revendiqués. Les ébionites, judéo-chrétiens qui tenaient Jésus pour fils de Joseph et élu par Dieu (Irénée, Contre les hérésies I, 26, 2 ; III, 21, 1 ; Eusèbe, HE III, 27) ; certains lecteurs voient une christologie d’adoption dans le Pasteur d’Hermas (Similitude V, 6, début du IIe siècle) ; les disciples d’Artémon prétendaient que leur doctrine avait été celle de tous jusqu’à l’évêque Victor (HE V, 28, 3). Contesté : l’auteur cité par Eusèbe leur oppose les hymnes et les écrits de Justin, Miltiade, Tatien, Clément et Irénée, qui « théologisent » le Christ.
Diffusion antique.
- Artémon (Rome, vers 230-260) reprend la doctrine.
- Paul de Samosate, évêque d’Antioche, enseigne que le Logos a habité l’homme Jésus « comme dans un temple », sans union de nature. Plusieurs synodes d’Antioche (264-268) le condamnent ; il est déposé en 268, mais garde l’église jusqu’à ce que l’empereur Aurélien la remette en 272 à l’évêque reconnu par Rome et l’Italie (HE VII, 27-30). Ses partisans, les « pauliens », doivent être rebaptisés selon le concile de Nicée (325, canon 19).
- Photin de Sirmium (IVe siècle), condamné à Sirmium (351), est souvent rangé dans la même famille.
L’adoptianisme espagnol (VIIIe siècle). Élipand, archevêque de Tolède sous domination musulmane, et Félix, évêque d’Urgell, enseignent vers 782-785 que le Christ, selon sa divinité, est Fils de Dieu par nature, mais selon son humanité, « fils adoptif » (adoptivus), en s’appuyant sur des formules de l’ancienne liturgie mozarabe. Beatus de Liébana et Hétérius d’Osma leur répondent (Adversus Elipandum, 785). La doctrine est condamnée par les conciles de Ratisbonne (792) et de Francfort (794), réunis par Charlemagne, puis à Rome (798). Alcuin d’York écrit Contre Félix et débat avec lui à Aix-la-Chapelle (799) ; Félix se rétracte et finit ses jours en résidence surveillée à Lyon. Élipand, hors de portée des Francs, ne cède pas. À distinguer : ses défenseurs modernes (et certains historiens comme John Cavadini) jugent que l’adoptianisme espagnol était une christologie des deux natures, mal comprise par les Francs.
Chronologie.
- vers 190 : excommunication de Théodote par Victor.
- vers 230-260 : Artémon.
- 268 : déposition de Paul de Samosate ; 272 : décision d’Aurélien.
- 325 : Nicée, canon 19 sur les pauliens.
- vers 782-785 : Élipand et Félix.
- 794 : concile de Francfort.
- 799 : débat d’Aix-la-Chapelle ; rétractation de Félix.
Ce que dit la doctrine
- Forme ancienne : Jésus est un homme juste, né (pour la plupart) de la Vierge ; à son baptême, l’Esprit ou la puissance de Dieu descend sur lui ; il devient Fils de Dieu par adoption et, pour certains, Dieu après la résurrection.
- Paul de Samosate : le Logos est une puissance impersonnelle de Dieu qui habite l’homme Jésus.
- Forme espagnole : le Christ est vrai Dieu, mais son humanité est fils « adoptif » ; le débat porte sur le vocabulaire de l’union des deux natures.
Arguments de ses partisans
- Le baptême : la voix du ciel (Mc 1:11) et la descente de l’Esprit ; Ac 10:38 : « Dieu a oint du Saint-Esprit et de force Jésus de Nazareth » (Segond 1910).
- La résurrection comme intronisation : Dieu l’a « fait Seigneur et Christ » (Ac 2:36) ; « déclaré Fils de Dieu avec puissance… par sa résurrection » (Rm 1:4) ; Ps 2:7 appliqué à la résurrection (Ac 13:33).
- L’humanité réelle : Jésus croît en sagesse (Lc 2:52), apprend l’obéissance (He 5:8), ignore le jour (Mc 13:32).
- Le monothéisme : Dieu est un seul.
- Forme espagnole : He 2:11-17 (frères), Rm 8:29 (premier-né entre plusieurs frères) ; les formules liturgiques mozarabes.
Critiques de ses opposants
- La préexistence : Jn 1:1-14 ; 8:58 ; 17:5 ; Ph 2:6-7 ; Col 1:15-17 ; la conception par l’Esprit (Lc 1:35) fait de Jésus le Fils dès sa naissance.
- Rm 1:4 et Ac 2:36 décriraient la manifestation publique d’une filiation déjà réelle, non son commencement.
- L’adoption désigne dans le Nouveau Testament le statut des croyants (Rm 8:15 ; Ga 4:5), jamais celui du Christ.
- Contre Élipand (Alcuin, Paulin d’Aquilée) : parler de deux fils, l’un naturel et l’autre adoptif, diviserait le Christ (reproche de nestorianisme).
- Les manuscrits corrigés : l’auteur cité par Eusèbe reproche aux théodotiens d’avoir altéré le texte, ce qui est un argument contre leur fidélité.
Textes clés
Ps 2:7 ; Mc 1:9-11 ; Lc 1:35 ; 2:52 ; 3:22 ; Jn 1:1-18 ; Ac 2:22-36 ; 10:38 ; 13:33 ; Rm 1:3-4 ; 8:15, 29 ; Ga 4:4-5 ; Ph 2:6-11 ; He 1:5 ; 5:5-8.
Dans les traductions
Plusieurs variantes anciennes sont expliquées par des critiques textuels comme des réactions pour ou contre une lecture adoptianiste (thèse de Bart Ehrman, The Orthodox Corruption of Scripture, 1993 ; ses conclusions sont discutées, notamment par les défenseurs du Textus Receptus et du Texte majoritaire, qui y voient au contraire des omissions).
- Lc 3:22 : le Codex Bezae et des témoins latins citent Ps 2:7 : « Tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré » à la place de « en toi j’ai mis toute mon affection ». Ehrman y voit le texte original, effacé parce que favorable à l’adoption ; la plupart des éditions et traductions gardent la leçon majoritaire.
- Lc 2:33 et 2:43 : « son père et sa mère » ou « Joseph et sa mère » ; voir Luc 2-33 - Joseph ou son père.
- Mt 1:16 : la variante syriaque « Joseph engendra Jésus » ; voir Matthieu 1-16 - la généalogie de Joseph.
- Jn 1:18 : « Dieu Fils unique » ou « le Fils unique » ; voir Jean 1-18 - le Fils unique ou Dieu unique.
- 1 Tm 3:16 : « Dieu a été manifesté en chair » ; voir 1 Timothée 3-16 - Dieu manifesté.
- 1 Jn 4:3 : « qui divise Jésus » (leçon latine) ; voir 1 Jean 4-3 - Jésus-Christ venu en chair.
- Mc 1:1 : « Fils de Dieu » manque dans le Codex Sinaiticus original ; omission accidentelle ou ajout, selon les critiques.
Financement et réseaux
Documenté : selon l’auteur cité par Eusèbe (HE V, 28, 10), les théodotiens payaient un salaire mensuel à leur évêque Natalius ; Paul de Samosate est accusé par le synode d’Antioche d’enrichissement et de faste (HE VII, 30, 7-9). Ce sont des accusations d’adversaires, rapportées comme telles. Non démontré : tout autre réseau.
Voir aussi
Sources
- Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 27 ; V, 28 ; VII, 27-30.
- Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies VII, 35-36 ; X, 23-24.
- Irénée, Contre les hérésies I, 26, 2.
- Concile de Nicée (325), canon 19.
- Alcuin, Adversus Felicem Urgellitanum ; Beatus de Liébana et Hétérius, Adversus Elipandum (785).
- Concile de Francfort (794), capitulaire, canon 1 (MGH, Concilia II, 1).
- John C. Cavadini, The Last Christology of the West: Adoptionism in Spain and Gaul, 785-820, University of Pennsylvania Press, 1993.
- Bart D. Ehrman, The Orthodox Corruption of Scripture, Oxford, 1993 ; 2e éd. 2011.
- Frederick W. Norris, « Paul of Samosata: Procurator Ducenarius », Journal of Theological Studies 35, 1984.
- J. N. D. Kelly, Early Christian Doctrines, 5e éd., 1977.