Critère de la note : valeur comme témoin du texte, avec les mêmes critères pour tous les manuscrits : ancienneté, soin de la copie, nombre et nature des corrections, étendue du contenu conservé. L’accord ou le désaccord avec le texte reçu ou avec le texte critique n’est pas un critère : c’est l’objet même du débat (voir Mouvement de critique textuelle).
En bref
Le Codex Sinaiticus est un grand manuscrit en onciales, écrit sur quatre colonnes par page, qui contient le seul Nouveau Testament grec complet de l’Antiquité. Constantin von Tischendorf l’a découvert au monastère Sainte-Catherine du Sinaï entre 1844 et 1859. Avec le Codex Vaticanus, il est la base du Texte de Westcott et Hort et, par là, du Nestle-Aland. C’est aussi le manuscrit le plus corrigé de l’Antiquité, et le seul grand codex dont l’authenticité ait été publiquement contestée.
Histoire
Faits documentés.
- 1844 : Tischendorf emporte à Leipzig 43 feuillets de l’Ancien Testament (Codex Friderico-Augustanus). Son récit, selon lequel ils se trouvaient dans une corbeille destinée au feu, est contesté par le monastère.
- 1859 : lors d’une troisième visite, sous patronage du tsar Alexandre II, un moine lui montre le reste. Le manuscrit est prêté pour être copié au Caire, puis emporté à Saint-Pétersbourg. Un acte de donation au tsar est signé en 1869 ; le monastère considère encore aujourd’hui que le manuscrit n’a jamais été restitué comme promis.
- 1862 : édition en fac-similé typographique par Tischendorf, pour le millénaire de la Russie.
- 1933 : le gouvernement soviétique vend le codex au British Museum pour 100 000 livres sterling, réunies en partie par une souscription publique, le reste étant avancé par le gouvernement britannique.
- 1975 : de nouveaux feuillets sont découverts au Sinaï. Depuis 2009, le Codex Sinaiticus Project publie tout le manuscrit en ligne.
Les arguments des défenseurs
- C’est l’un des deux plus anciens manuscrits complets ou presque de la Bible grecque, copié moins de trois siècles après les apôtres.
- Son texte s’accorde souvent avec des papyrus plus anciens et avec des citations de Pères alexandrins (Origène), ce qui montre qu’il n’est pas une création isolée.
- Constantin von Tischendorf puis Brooke Foss Westcott et Fenton John Anthony Hort y voient un témoin « neutre », peu altéré. Tischendorf a supposé qu’il pourrait être l’une des cinquante Bibles commandées par Constantin Ier à Eusèbe de Césarée vers 331 ; c’est une hypothèse, non un fait.
- Sur les corrections : une bonne partie est l’œuvre des copistes eux-mêmes ou d’un réviseur contemporain, selon l’usage ordinaire des ateliers ; elles montrent un manuscrit contrôlé, non un manuscrit rejeté (Dirk Jongkind, Scribal Habits of Codex Sinaiticus, 2007). Les corrections postérieures documentent l’histoire du texte dans l’Église et ne disent pas, par elles-mêmes, laquelle des leçons est originale.
Les arguments des critiques
- Corrections : le Codex Sinaiticus Project dénombre environ 23 000 corrections, faites par plusieurs mains entre le IVe et le XIIe siècle (Tischendorf en comptait déjà près de 15 000). Les correcteurs anciens rapprochent souvent le texte du texte byzantin, ce que les critiques interprètent comme une preuve que l’Église elle-même jugeait ce texte fautif.
- Désaccords avec le Vaticanus : John William Burgon appelle Aleph et B des témoins qui ne s’accordent pas entre eux. Herman Hoskier (Codex B and Its Allies, 1914) relève plus de 3 000 divergences entre les deux dans les seuls Évangiles. Selon Burgon (The Revision Revised, 1883), le Sinaiticus s’écarte du texte reçu dans les Évangiles en près de 9 000 endroits, davantage que le Vaticanus.
- Omissions : il omet la finale de Marc (16:9-20) et la femme adultère ; il présente de nombreuses omissions par saut du même au même, signe d’un copiste rapide.
- Contenu : il range parmi les Écritures l’Épître de Barnabé et le Pasteur d’Hermas.
- Edward F. Hills ajoute que l’ancienneté d’un manuscrit peut s’expliquer par le fait qu’il a été mis de côté, non lu, parce qu’on le jugeait défectueux.
La thèse de Simonides (allégation)
En 1862, Constantin Simonides, paléographe grec connu par ailleurs comme faussaire de manuscrits (l’affaire du palimpseste d’Uranius, 1856), affirme dans The Guardian avoir lui-même copié ce codex vers 1839-1840 au mont Athos, sous la direction de son oncle Benedict, comme cadeau destiné au tsar Nicolas Ier. Des lettres signées d’un moine Kallinikos affirment ensuite que le manuscrit aurait été vieilli artificiellement ; on soupçonne Simonides de les avoir écrites lui-même. Henry Bradshaw, bibliothécaire de Cambridge, et d’autres réfutent la thèse à l’époque. Elle a été reprise récemment par David W. Daniels (Is the World’s Oldest Bible a Fake?, Chick Publications, 2017) et par des chercheurs indépendants, qui relèvent notamment que les feuillets de Leipzig paraissent plus blancs que ceux de Londres.
Ce que montrent les preuves. Les arguments contre la thèse sont lourds : le volume immense du manuscrit (plus de 400 feuillets conservés, environ 730 à l’origine) pour un homme seul en quelques mois ; les milliers de corrections de mains et d’époques différentes ; des leçons inconnues des éditions imprimées en 1840 ; les 43 feuillets déjà à Leipzig en 1844, avant les déclarations de Simonides. La différence de couleur des feuillets de Leipzig est un fait observable, que les défenseurs attribuent à des conditions de conservation différentes ; elle n’a pas fait l’objet d’une analyse matérielle publiée qui trancherait. Statut : allégation non démontrée. Les spécialistes, y compris des adversaires du texte critique comme Burgon, ont tenu le manuscrit pour ancien ; une analyse physique publiée (encre, parchemin) répondrait aux dernières objections.
Passages témoins
| Passage | Traitement |
|---|---|
| Mt 24:34 | « cette génération » |
| Ap 1:1 et 22:10 | « bientôt », « le temps est proche » |
| 1 Jn 5:7-8 | Comma absente |
| Mc 16:9-20 | absent (fin en 16:8) |
| Jn 7:53-8:11 | absent |
| 1 Tm 3:16 | « celui qui » (hos), corrigé en « Dieu » par un correcteur plus tardif |
| Ap 22:19 | « arbre de vie » |
| Ac 8:37 | absent |
Financement
- Documenté : voyages de Tischendorf financés par le roi de Saxe puis par le tsar Alexandre II ; achat de 1933 par le British Museum (souscription publique et État) ; projet numérique de 2005-2009 financé par les quatre institutions détentrices et des fondations.
- Allégué : des auteurs « King James seule » lient la découverte à une stratégie jésuite ou papale ; aucune preuve n’est fournie.
- Non démontré : la fabrication du manuscrit au XIXe siècle.
Pourquoi cette note
Trois étoiles. Qualités : l’un des deux plus anciens manuscrits presque complets de la Bible grecque, le seul Nouveau Testament complet de l’Antiquité, aujourd’hui entièrement publié en ligne. Réserves : copie rapide, avec de nombreuses omissions par saut du même au même et des milliers de corrections ; désaccords fréquents avec le Vaticanus. Les deux lectures : pour les partisans du texte critique, c’est un témoin de premier ordre d’un texte ancien ; pour les défenseurs du texte traditionnel, un manuscrit défectueux que l’Église n’a pas suivi. L’absence de la finale de Marc ou de la femme adultère n’est pas comptée ici comme un défaut ni comme une qualité : c’est la question débattue. Changement : la note de départ (2/5) jugeait le manuscrit à la mesure du texte reçu (« retranche », « texte réduit ») ; ce critère n’est plus retenu.
Voir aussi
- Codex Vaticanus · Codex Alexandrinus · Texte de Westcott et Hort · Nestle-Aland
- Constantin von Tischendorf · John William Burgon · Edward F. Hills · Frederick Henry Ambrose Scrivener
- Constantin Ier · Eusèbe de Césarée · Septante · Mouvement de critique textuelle
Sources
- Codex Sinaiticus Project, codexsinaiticus.org (British Library, Leipzig, Sainte-Catherine, Bibliothèque nationale de Russie), 2009.
- D. C. Parker, Codex Sinaiticus: The Story of the World’s Oldest Bible, British Library, 2010.
- John William Burgon, The Revision Revised, 1883.
- J. K. Elliott, Codex Sinaiticus and the Simonides Affair, Thessalonique, Patriarchal Institute for Patristic Studies, 1982.
- Dirk Jongkind, Scribal Habits of Codex Sinaiticus, Piscataway, Gorgias Press, 2007.
- Herman C. Hoskier, Codex B and Its Allies, 2 vol., Londres, Quaritch, 1914.
- David W. Daniels, Is the World’s Oldest Bible a Fake?, Ontario (Californie), Chick Publications, 2017 (thèse alléguée).