En bref
Les Églises orthodoxes et catholique vénèrent les saints (en leur demandant d’intercéder) et leurs images (icônes, statues), en distinguant cette vénération (grec proskynèsis timètikè, latin dulia) de l’adoration (latreia) due à Dieu seul ; la Vierge reçoit une vénération supérieure (hyperdulia). L’honneur rendu à l’image « passe au prototype », c’est-à-dire à la personne représentée. Les Églises issues de la Réforme rejettent la prière aux saints et, pour les réformés, les images dans les lieux de culte. La question a provoqué deux siècles de crise à Byzance (l’iconoclasme, 726-843).
Origine et généalogie
Premières attestations documentées.
- Les saints : le Martyre de Polycarpe 17-18 (Smyrne, vers 155-160) rapporte que les chrétiens recueillent les os du martyr, « plus précieux que des pierres de grand prix », et célèbrent l’anniversaire de sa mort. Les inscriptions des catacombes romaines (IIIe siècle, Memoria apostolorum de la via Appia, vers 260) demandent aux apôtres Pierre et Paul de prier pour les vivants.
- Les images : la maison-église de Doura-Europos (Syrie, peintures vers 232-256) et les peintures des catacombes romaines (IIIe siècle) montrent des scènes bibliques ; la synagogue de la même ville est elle aussi peinte.
- Oppositions anciennes : le concile d’Elvire (Espagne, vers 305), canon 36, interdit les peintures sur les murs des églises « pour que ce qui est vénéré et adoré ne soit pas peint ». Eusèbe de Césarée refuse à Constantia, sœur de Constantin, une image du Christ (lettre conservée en fragments, authenticité discutée). Épiphane de Salamine déchire un voile peint dans une église d’Anablatha (lettre traduite par Jérôme de Stridon, Lettre 51, 9 ; authenticité de passages discutée).
- Défense occidentale : Grégoire le Grand, lettres à Serenus de Marseille (599 et 600) : les images sont les « livres des illettrés » ; il blâme leur destruction et leur adoration.
L’iconoclasme byzantin (documenté).
- L’empereur Léon III prend position contre les images (726 ou 730 selon les sources) ; son fils Constantin V réunit le concile de Hiéria (754), qui condamne les icônes.
- Jean Damascène, hors de l’empire (Palestine), écrit trois Discours contre ceux qui rejettent les saintes images (vers 730-740) : l’Incarnation a rendu le Dieu invisible représentable.
- Deuxième concile de Nicée (787), convoqué par l’impératrice Irène : la définition (horos) rétablit la vénération des images, distingue vénération et adoration, et reprend la formule de Basile de Césarée (Sur le Saint-Esprit 18, 45) : l’honneur rendu à l’image passe au prototype.
- Deuxième période iconoclaste (815-843), défense de Théodore Studite et du patriarche Nicéphore ; « Triomphe de l’orthodoxie » le 11 mars 843, fêté chaque année le premier dimanche du Carême orthodoxe.
- En Occident, les Libri Carolini (Théodulf d’Orléans, vers 790-793), lisant une traduction latine fautive des actes de Nicée II, rejettent à la fois l’adoration et la destruction des images ; le concile de Francfort (794) suit.
Réforme et Contre-Réforme. Karlstadt (Von Abtuhung der Bilder, 1522), Zwingli à Zurich (1524) et Jean Calvin (Institution I, 11) condamnent les images ; Martin Luther les tolère comme non nécessaires. Iconoclasme de 1566 aux Pays-Bas. Le concile de Trente, session XXV (3-4 décembre 1563), confirme l’invocation des saints et le culte des images en écartant les abus.
Chronologie.
- vers 155-160 : Martyre de Polycarpe 18.
- vers 232-256 : peintures de Doura-Europos.
- vers 305 : Elvire, canon 36.
- 599-600 : lettres de Grégoire le Grand.
- 726/730 : début de l’iconoclasme.
- 754 : concile de Hiéria.
- 787 : Nicée II.
- 843 : Triomphe de l’orthodoxie.
- 1563 : Trente, session XXV.
Ce que dit la doctrine
- Les saints, vivants en Dieu, intercèdent pour l’Église terrestre ; on peut leur demander de prier, comme on le demande à un frère.
- L’adoration (latreia) est due à Dieu seul ; les saints et les images reçoivent une vénération relative.
- L’icône est rendue possible par l’Incarnation : le Verbe s’étant fait visible, on peut peindre le Christ.
- Les reliques sont honorées comme ayant été les temples de l’Esprit.
Arguments de ses partisans
- Les images dans l’Ancien Testament : les chérubins de l’arche (Ex 25:18-22), le serpent d’airain (Nb 21:8-9), les décors du Temple (1 R 6:23-35) : l’interdit d’Ex 20:4-5 vise les idoles adorées, non toute image.
- L’Incarnation : le Christ est « l’image du Dieu invisible » (Col 1:15) ; « celui qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14:9).
- L’intercession : la prière du juste est efficace (Jc 5:16) ; les saints présentent les prières (Ap 5:8 ; 8:3-4) ; les morts en Christ sont vivants (Lc 20:38), « une si grande nuée de témoins » (He 12:1).
- Les reliques : les os d’Élisée (2 R 13:21), les linges de Paul (Ac 19:11-12).
- L’ancienneté de la vénération des martyrs (IIe siècle) et des images (IIIe siècle).
Critiques de ses opposants
- Le deuxième commandement : « Tu ne te feras point d’image taillée… Tu ne te prosterneras point devant elles » (Ex 20:4-5) ; la prosternation elle-même est interdite, quelle que soit l’intention.
- Un seul médiateur (1 Tm 2:5) ; aucun texte biblique n’adresse une prière à un défunt.
- La distinction dulie/latrie ne serait pas perçue dans la piété populaire.
- Les oppositions anciennes (Elvire, Eusèbe, Épiphane) montrent que la pratique ne fut pas unanime.
- Le serpent d’airain fut détruit par Ézéchias quand on lui offrit de l’encens (2 R 18:4).
Textes clés
Ex 20:4-6 ; 25:18-22 ; Nb 21:8-9 ; Dt 4:15-19 ; 2 R 13:21 ; 18:4 ; Jn 1:14 ; 14:9 ; Ac 19:11-12 ; Col 1:15 ; 1 Tm 2:5 ; He 12:1 ; Jc 5:16 ; Ap 5:8 ; 8:3-4.
La numérotation du décalogue. La tradition catholique et luthérienne, qui suit Augustin, joint l’interdit des images au premier commandement et divise la convoitise en deux ; la tradition orthodoxe et réformée, qui suit Philon, Josèphe et Origène, en fait un deuxième commandement distinct. Le texte biblique est le même ; la différence est dans les catéchismes et la présentation. Les protestants y ont vu un effacement de l’interdit ; les catholiques répondent que le texte complet est toujours imprimé dans leurs Bibles (Vulgate, Bible de Douai-Reims).
Financement et réseaux
Documenté : l’iconoclasme fut une politique impériale (Léon III, Constantin V), et la restauration de 787 et 843 fut aussi l’œuvre d’impératrices (Irène, Théodora). Les monastères, défenseurs des images, en tiraient prestige et revenus de pèlerinage. Allégué : l’influence de l’islam ou du judaïsme sur l’iconoclasme (thèse ancienne, débattue par les historiens). Non démontré : un commanditaire unique.
Voir aussi
- Immaculée Conception · Assomption de Marie · Tradition apostolique · Sola scriptura · Purgatoire
- Eusèbe de Césarée · Jérôme de Stridon · Jean Calvin
Sources
- Martyre de Polycarpe 17-18.
- Concile d’Elvire, canon 36.
- Grégoire le Grand, Registre des lettres IX, 209 et XI, 10.
- Jean Damascène, Contra imaginum calumniatores orationes tres, éd. B. Kotter, Die Schriften des Johannes von Damaskos III, 1975.
- Deuxième concile de Nicée (787), Horos ; Denzinger-Hünermann n° 600-603.
- Concile de Trente, session XXV, décret sur l’invocation des saints et les images (1563).
- Basile de Césarée, Sur le Saint-Esprit 18, 45.
- Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne I, 11.
- Leslie Brubaker et John Haldon, Byzantium in the Iconoclast Era, c. 680-850: A History, Cambridge, 2011.
- Peter Brown, Le Culte des saints, Cerf, 1984 (orig. The Cult of the Saints, 1981).
- Leonid Ouspensky, La Théologie de l’icône dans l’Église orthodoxe, Cerf, 1980.