En bref
Théodotion, d’Éphèse, a révisé à la fin du IIe siècle la traduction grecque de l’Ancien Testament pour la rapprocher de l’hébreu. Sa version de Daniel a remplacé celle de la Septante dans toute l’Église : c’est elle que lisent presque tous les manuscrits grecs chrétiens, y compris le Codex Vaticanus et le Codex Sinaiticus. Quiconque lit Daniel 9 (les soixante-dix semaines) en grec lit, en fait, Théodotion.
Provenance et confession
Le seul témoin ancien proche de lui, Irénée de Lyon (vers 180), l’appelle « Théodotion d’Éphèse » et le dit prosélyte juif, comme Aquila de Sinope : un païen de langue grecque, d’une grande ville d’Asie Mineure, converti au judaïsme. On ne connaît ni sa famille, ni ses maîtres, ni sa formation ; sa connaissance de l’hébreu reste parfois incertaine, puisqu’il transcrit des mots qu’il ne traduit pas. Les autres traditions se contredisent. Jérôme le range parmi les ébionites, judéo-chrétiens qui gardaient la Loi. Épiphane (Des poids et mesures 17) en fait un ancien disciple de Marcion passé au judaïsme sous Commode. Aucune ordination, aucune appartenance à un cercle n’est attestée. Sa confession réelle est donc incertaine : judaïsme selon le témoin le plus ancien, ébionisme selon un témoin plus tardif.
Vie
- Faits documentés : Irénée de Lyon (Contre les hérésies III.21.1) nomme « Théodotion d’Éphèse » avec Aquila, tous deux prosélytes juifs. Jérôme et Eusèbe (Histoire ecclésiastique V.8.10, citant Irénée) le mentionnent ; Jérôme le dit parfois ébionite (judéo-chrétien), ce qui contredit Irénée. Épiphane (Des poids et mesures 17) le place sous l’empereur Commode (180-192) et en fait un ancien marcionite devenu juif : récit tardif, non confirmé.
- On ne sait rien d’autre de sa vie.
Influence sur la Bible et la doctrine
- Une révision plutôt qu’une traduction neuve : Théodotion part de la Septante et la corrige vers l’hébreu. Il garde souvent des mots hébreux transcrits quand il ne les comprend pas.
- Le problème du « proto-Théodotion » : des citations du Nouveau Testament (Apocalypse, Hébreux) et de Clément de Rome ressemblent déjà au texte « de Théodotion » avant sa naissance. Dominique Barthélemy (Les Devanciers d’Aquila, 1963), à partir du rouleau grec des Petits Prophètes de Naḥal Ḥever (découvert parmi les Manuscrits de la mer Morte), a montré qu’une révision juive dite kaige existait dès le Ier siècle avant J.-C. Théodotion serait l’héritier ou le continuateur de cette révision. La question reste discutée.
- Daniel : Jérôme (préface à sa traduction de Daniel) constate que les Églises lisent Daniel selon Théodotion et non selon la Septante, qu’il juge très éloignée de l’hébreu. La Septante ancienne de Daniel n’a survécu que dans de rares témoins (le manuscrit 88, la Syro-hexaplaire, le papyrus 967).
- Daniel 9:24-27 : les deux textes grecs diffèrent nettement. Le texte de Théodotion suit l’hébreu (« le Christ sera retranché », la ville et le sanctuaire détruits). Plusieurs Pères de l’Église (Eusèbe, Démonstration évangélique VIII) l’ont lu comme une prophétie accomplie dans la mort du Christ et la ruine de Jérusalem en 70 ; d’autres (Hippolyte, Commentaire sur Daniel IV) reportaient déjà la dernière semaine à la fin des temps. Interprétation : le texte de Théodotion est cité par les tenants de la lecture accomplie comme par ceux de la lecture futuriste ; la différence entre eux tient à l’interprétation, non au texte grec lui-même.
- Suzanne, Bel et le dragon : sa version contient aussi ces additions grecques à Daniel.
Financement et réseaux
- Documenté : rien.
- Allégué : passé marcionite (Épiphane), ébionisme (Jérôme). Ces affirmations se contredisent.
- Non démontré : son identité religieuse réelle.
Signaux d’alerte
- 1. Passé caché ou mensonger (allégué, par Épiphane, Des poids et mesures 17, et indirectement par Jérôme qui le dit ébionite) : un parcours marcionite ou judéo-chrétien que lui-même n’aurait pas déclaré. Ces affirmations tardives se contredisent et contredisent Irénée ; on ne sait rien de ce qu’il disait de lui-même.
Conclusion : aucun signal documenté. Le seul point qui mérite enquête est historique : qui était réellement Théodotion, et quelle part revient à lui ou à la révision kaige plus ancienne.
Pourquoi cette note
Théodotion a rapproché le grec de l’hébreu et sa version de Daniel, plus fidèle que la vieille Septante, est devenue la Daniel de l’Église. Mais son œuvre a aussi contribué à faire de la Bible grecque un texte composite, mêlant révisions juives et traductions anciennes, et l’on ne sait presque rien de lui. Apport réel, contours incertains : 3/5.
Voir aussi
- Aquila de Sinope · Symmaque l’Ébionite · Origène · Jérôme de Stridon
- Septante · Manuscrits de la mer Morte · Prétérisme · Futurisme
Sources
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies III.21.1.
- Jérôme, Préface au livre de Daniel (Vulgate).
- Épiphane de Salamine, Des poids et mesures 17.
- Dominique Barthélemy, Les Devanciers d’Aquila, Brill, 1963.
- Natalio Fernández Marcos, The Septuagint in Context, Brill, 2000.
- Tim McLay, The OG and Th Versions of Daniel, Scholars Press, 1996.
- Hippolyte de Rome, Commentaire sur Daniel IV.