Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.
En bref
Avocat du Kansas au passé trouble, converti vers 1879, pasteur congrégationaliste, Scofield a publié en 1909 chez Oxford University Press la Scofield Reference Bible : le texte de la King James accompagné de notes qui enseignent le système de John Nelson Darby. Pour des millions de lecteurs, les notes sont devenues inséparables du texte. C’est par ce livre, plus que par Darby lui-même, que le Dispensationalisme et l’Enlèvement prétribulationnel sont entrés dans les Églises évangéliques du XXe siècle.
Provenance et confession
Scofield naît en 1843 à Clinton Township (comté de Lenawee, Michigan), septième et dernier enfant d’Elias et Abigail Goodrich Scofield, cultivateurs d’ascendance anglaise et puritaine ; sa mère meurt trois mois après sa naissance, la famille est nominalement épiscopalienne, et l’adolescent part vivre chez une sœur à Lebanon (Tennessee), d’où son engagement confédéré. Anglophone, il n’a fait aucune étude universitaire : il apprend le droit dans le cabinet de son beau-frère à Saint-Louis et entre au barreau. Sa carrière politique au Kansas doit beaucoup au sénateur John J. Ingalls, qui le fait nommer procureur fédéral (1873). Converti vers 1879 dans les milieux évangéliques de Saint-Louis, formé par James H. Brookes sans passer par un séminaire, il est ordonné pasteur congrégationaliste en octobre 1883. Seule appartenance documentée à un cercle : le Lotos Club de New York (1901), cercle littéraire et mondain. Aucune appartenance à une loge n’est documentée.
Vie
Faits documentés. Né le 19 août 1843 dans le Michigan. Soldat confédéré (7e Tennessee), puis déserteur ; il s’établit à Saint-Louis. Il épouse en 1866 Léontine Cerré, catholique d’une famille aisée de Saint-Louis, dont il a deux filles. Élu à la Chambre du Kansas (1871-1872), il est nommé procureur fédéral du Kansas en 1873 et démissionne la même année sous le soupçon d’affaires d’argent (pots-de-vin de compagnies de chemin de fer, détournement de fonds politiques, billets à ordre aux signatures contrefaites : ce sont les accusations de l’époque). Il abandonne femme et enfants (séparation de fait vers 1877) ; Léontine dépose une première requête en divorce en décembre 1881, retirée en 1882, puis une seconde le 1er octobre 1883 ; le divorce pour abandon est prononcé le 8 décembre 1883 (Canfield, d’après le dossier du comté d’Atchison). Scofield est ordonné pasteur congrégationaliste en octobre 1883, alors que le divorce n’est pas encore prononcé, et se remarie le 11 mars 1884 (acte de mariage cité par Canfield) avec Hettie Hall von Wartz (ou Van Wark selon les sources).
Vers l’automne 1878, il est arrêté à Saint-Louis pour faux et détenu quelque temps ; le St. Louis Republican du 7 novembre 1879 rapporte que la poursuite a été abandonnée (nolle prosequi) faute de preuve, l’arrestation remontant à « environ un an » (cité par Canfield). C’est dans cette période qu’il se convertit, sous l’influence d’un certain McPheeters (les sources varient sur son prénom et sa profession) puis de James H. Brookes, son mentor. Il aide à la campagne de Dwight L. Moody à Saint-Louis (1879-1880).
La presse du Kansas ne l’a pas oublié : l’Atchison Patriot publie en août 1881 un article très hostile, repris par le Topeka Daily Capital du 27 août 1881 (texte reproduit par Canfield), qui rappelle ses dettes, l’abandon de sa famille et ses accusations de faux, au moment où il se présente comme pasteur. Il se fait appeler « Rev. C. I. Scofield, D.D. » dès le début des années 1890, sans qu’aucune institution connue lui ait décerné ce doctorat.
Pasteur à Dallas (1882-1895, l’Église devenue Scofield Memorial Church), puis à Northfield chez Moody (1895-1903), il publie Rightly Dividing the Word of Truth (1888) et un cours biblique par correspondance. La Scofield Reference Bible paraît en 1909 ; l’édition révisée de 1917 est celle qui s’impose. Il meurt à New York le 24 juillet 1921.
Influence sur la Bible et la doctrine
Scofield ne traduit pas : il garde la King James. Son influence passe par l’appareil de notes, placé sur la même page que le texte, qui découpe l’histoire en sept dispensations, sépare Israël et l’Église, et projette dans l’avenir une grande partie des prophéties.
- Mt 24:34. La note de 1917 donne comme sens premier de genea « race, espèce, famille, souche » : la promesse serait que « cette génération », c’est-à-dire la nation d’Israël, sera préservée jusqu’à l’accomplissement. Elle propose aussi une seconde lecture : la génération qui verra les signes. Dans les deux cas, la note écarte la lecture qui rapporte le verset aux auditeurs de Jésus et à la chute de Jérusalem en 70 (celle du Prétérisme), sans le signaler au lecteur. Ce qui fait débat ici n’est pas l’interprétation, défendable comme les autres, mais sa présence sur la page même du texte sacré, où beaucoup de lecteurs l’ont reçue comme le sens du verset.
- Sionisme. Les notes sur Gn 12:3 et sur les prophéties de retour enseignent qu’Israël national garde des promesses terrestres distinctes de l’Église, et que le sort des nations dépend de leur attitude envers les Juifs. Ces notes ont fourni la base doctrinale du Sionisme chrétien américain.
- Diffusion. Oxford University Press en a vendu plusieurs millions d’exemplaires ; la New Scofield (1967) et la Bible Scofield en français ont prolongé son influence. Les instituts bibliques (Moody, Biola, Dallas Theological Seminary) l’ont adoptée comme manuel.
Financement et réseaux
- Documenté : Arno C. Gaebelein (The History of the Scofield Reference Bible, 1943) nomme les hommes d’affaires qui ont soutenu le travail : Alwyn Ball Jr., John T. Pirie, Francis E. Fitch (un quatrième nom parfois cité, John B. Buss, n’a pas été retrouvé : à vérifier). L’éditeur est Oxford University Press, par son agent Henry Frowde, qui avait ouvert une succursale à New York vers 1896 ; Oxford était l’une des deux presses anglaises autorisées à imprimer la King James, ce qui suffit à expliquer le choix. Scofield est admis au Lotos Club de New York (cercle littéraire et mondain) en 1901 (Canfield, p. 173).
- Allégué : Canfield (p. 203) affirme que Lyman Stewart (Union Oil) contribua au travail de Scofield, sans citer de versement ; la lettre de Scofield à Stewart du 7 août 1908 (papiers Stewart, Biola) qu’il reproduit ne parle pas d’argent, et le don de 1 000 $ parfois cité n’a pas de source sûre. Joseph M. Canfield (The Incredible Scofield and His Book, 1988, p. 174) juge que l’admission au Lotos Club (1901) « n’a pas pu être recherchée » par Scofield lui-même ; il relève que l’avocat sioniste Samuel Untermyer siégeait au comité littéraire du club quand la candidature fut présentée et soupçonne une influence ; il suggère que la théologie de Scofield servait le projet sioniste. Des auteurs en ligne vont plus loin : Untermyer aurait été l’agent des Rothschild, qui auraient financé la Bible de Scofield.
- Non démontré : Canfield suggère sans prouver ; il ne produit ni lettre, ni versement, ni témoin. Le registre du Lotos Club, cité par D. Jean Rushing (mémoire de maîtrise, East Tennessee State University, 2011), indiquerait que Scofield fut proposé par Horatio Fraser et appuyé par John Elderkin, non par Untermyer (détail non vérifié : le mémoire n’a pas pu être consulté, à vérifier) ; Canfield lui-même ne dit pas qu’Untermyer l’a parrainé. Aucun document connu ne relie les Rothschild à Scofield. Ce que Canfield prouve solidement, c’est le passé de l’homme (dettes, abandon de famille, accusations de faux, titre de « D.D. » usurpé), non un complot financier.
Signaux d’alerte
- 1. Passé caché ou mensonger (documenté) : le titre de « D.D. » qu’il s’attribue dès le début des années 1890 n’a été décerné par aucune institution connue ; ses dettes, l’abandon de sa femme et de ses filles, sa démission de procureur et les poursuites pour faux de 1878-1879 sont absentes de la biographie autorisée de Trumbull (1920). Sources : Canfield (1988), Mangum et Sweetnam (2009), presse du Kansas.
- 4. Nouveauté présentée comme le texte (documenté) : la Scofield Reference Bible insère dans le texte de la King James des titres de section, une chronologie (dates d’Ussher) et des notes en bas de la même page qui exposent le système dispensationaliste comme le sens du passage (ex. Mt 24:34, Gn 12:3, les « sept dispensations »). Le texte n’est pas modifié, mais l’interprétation est imprimée comme son explication.
- 2. Argent opaque (allégué par Joseph M. Canfield, The Incredible Scofield and His Book, 1988, sous forme de soupçon, puis par des auteurs en ligne) : un appui de Samuel Untermyer ou des Rothschild. Les bailleurs documentés sont des hommes d’affaires évangéliques nommés par Gaebelein ; Canfield ne présente pas Untermyer comme parrain, seulement comme membre du comité qui examina la candidature.
- 7. Pouvoir politique servi (allégué par Canfield, 1988) : sa théologie aurait été favorisée parce qu’elle servait le projet sioniste. Que ses notes aient ensuite nourri le Sionisme chrétien est un fait ; qu’elles aient été commandées ou soutenues pour cela n’est pas démontré.
Conclusion : deux signaux documentés (1 et 4) ; c’est le cas de cette liste qui mérite le plus une enquête poussée, en particulier sur le financement réel de la Bible et sur la façon dont un homme sans formation, au passé connu de la presse, a obtenu Oxford University Press (voir Enquête - Scofield et Darby).
Pourquoi cette note
Critères neutres. Fidélité au texte : il a gardé intact le texte de la King James ; mais ses notes, titres et dates sont imprimés sur la même page et présentés comme l’explication du texte, ce qui pose un problème de transparence (signal 4), quelle que soit la doctrine enseignée. Honnêteté documentée : titre de « D.D. » non décerné, dettes, abandon de famille, accusations de faux, passé tu dans sa biographie officielle (signal 1). Indépendance : bailleurs évangéliques connus ; aucune preuve d’un financement bancaire ou sioniste. La note n’est pas fondée sur le dispensationalisme lui-même, qui est une lecture décrite dans sa fiche, mais sur la conduite documentée de l’homme et sur la manière d’imprimer l’interprétation à côté du texte. 2/5.
Voir aussi
- Scofield Reference Bible · Bible Scofield en français
- John Nelson Darby · James H. Brookes · Dwight L. Moody · Arno C. Gaebelein · Lewis Sperry Chafer
- Samuel Untermyer · Famille Rothschild · Financements - documenté et allégué
- Dispensationalisme · Enlèvement prétribulationnel · Sionisme chrétien · Conférences prophétiques de Niagara · Dallas Theological Seminary
Sources
- Joseph M. Canfield, The Incredible Scofield and His Book, Ross House, 1988.
- Arno C. Gaebelein, The History of the Scofield Reference Bible, New York, Our Hope, 1943 (d’abord paru dans Moody Monthly, 1942-1943).
- Charles G. Trumbull, The Life Story of C. I. Scofield, New York, Oxford University Press, 1920 (biographie favorable).
- Ernest R. Sandeen, The Roots of Fundamentalism, 1970.
- D. Jean Rushing, « From Confederate Deserter to Decorated Veteran Bible Scholar: Exploring the Enigmatic Life of C.I. Scofield 1861-1921 », mémoire de maîtrise (histoire), East Tennessee State University, décembre 2011.
- R. Todd Mangum et Mark S. Sweetnam, The Scofield Bible: Its History and Impact on the Evangelical Church, Colorado Springs, Paternoster, 2009.
- Atchison Patriot, article sur Scofield, août 1881, repris par le Topeka Daily Capital, 27 août 1881 (texte reproduit dans Canfield, 1988, p. 79-80).
- St. Louis Republican, 7 novembre 1879 (abandon de la poursuite pour faux, cité par Canfield).