En bref
Le sionisme chrétien est la conviction, chez des chrétiens, que le retour des Juifs en terre d’Israël et l’État d’Israël (depuis 1948) ont une signification prophétique, et que les chrétiens ont un devoir religieux de les soutenir. C’est à la fois une doctrine, portée surtout par le Dispensationalisme mais pas seulement, et un mouvement politique influent aux États-Unis et au Royaume-Uni.
Origine et généalogie
Faits documentés.
- Restaurationnisme puritain (XVIIe s.) : Thomas Brightman, puis des puritains anglais espèrent la conversion et le retour des Juifs. C’est une espérance de conversion, sans programme politique.
- Anthony Ashley-Cooper (Lord Shaftesbury) (1801-1885) : évangélique anglican, il plaide auprès de Palmerston pour une protection britannique des Juifs en Palestine ; le vice-consulat britannique à Jérusalem ouvre en 1838. L’expression « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » lui est souvent attribuée, mais elle lui est antérieure : le pasteur méthodiste Richard Watson (mort en 1833) parlait déjà d’« un peuple sans pays » et d’« un pays sans peuple », et Alexander Keith (The Land of Israel, 1843) d’un pays « en grande partie sans peuple ». Shaftesbury, lui, écrit au premier ministre Aberdeen en juillet 1853 que la Syrie est « un pays sans nation » qui attend « une nation sans pays », et reprend l’image en 1875 devant le Palestine Exploration Fund (« a country without a people », « a people without a country »).
- John Nelson Darby fournit un cadre théologique : deux peuples, deux programmes.
- William Eugene Blackstone : Jesus Is Coming (1878) ; le Mémorial Blackstone (1891), pétition au président Benjamin Harrison demandant de rendre la Palestine aux Juifs, signée par plus de 400 personnalités, dont John D. Rockefeller (le père), J. P. Morgan, Cyrus McCormick et des élus. Louis Brandeis l’a plus tard salué comme précurseur du sionisme.
- Cyrus Ingerson Scofield : la Scofield Reference Bible (1909) diffuse la doctrine ; sa note sur Gn 12:3 l’applique aux nations.
- Déclaration Balfour (2 novembre 1917) : lettre d’Arthur Balfour adressée à Lord Walter Rothschild (Famille Rothschild). Balfour et Lloyd George avaient une culture biblique ; le poids de cette culture à côté des motifs stratégiques est débattu par les historiens.
- Après 1948 et 1967 : Hal Lindsey lit 1948 comme un signe prophétique ; Jerry Falwell et la Moral Majority (1979) ; l’International Christian Embassy Jerusalem (1980) ; Christians United for Israel, fondé par John Hagee (2006). Un courant non dispensationaliste s’est aussi formé (Gerald McDermott, dir., The New Christian Zionism, 2016).
Ce que dit la doctrine
- Les promesses de terre faites à Abraham et à sa descendance (Gn 12, 15, 17) restent valables pour le peuple juif.
- « Je bénirai ceux qui te béniront » (Gn 12:3) s’applique à l’attitude des nations envers le peuple juif.
- Le rassemblement des Juifs est un signe des derniers temps ; certains attendent la reconstruction du Temple.
Arguments de ses partisans
- Des promesses dites perpétuelles : « en possession perpétuelle » (Gn 17:8) ; la durée de l’alliance comparée à celle du soleil et de la lune (Jr 31:35-37) ; prophéties de retour et de replantation (Ez 36-37 ; Am 9:14-15).
- Rm 11:26-29 : « tout Israël sera sauvé » ; les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables.
- Lc 21:24 : Jérusalem foulée aux pieds « jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis », ce qui suggère un terme.
- Raisons morales et historiques : le refus de la théologie de la substitution, longtemps associée à l’antijudaïsme chrétien, et la mémoire de la Shoah.
Critiques de ses opposants
- Lecture christologique des promesses (théologie de l’alliance, catholiques, orthodoxes, nombreux protestants) : la postérité d’Abraham est en Christ (Ga 3:16, 29) ; la « Jérusalem d’en haut » est la mère des croyants (Ga 4:25-26) ; l’héritage promis est le monde (Rm 4:13) et la cité céleste (Hé 11:16 ; 12:22).
- Critique prétériste : la destruction du Temple en 70 marque la fin du système dont certains attendent la restauration.
- Critique des chrétiens palestiniens et arabes (document Kairos Palestine, 2009 ; Naim Ateek) et d’auteurs évangéliques (Stephen Sizer ; Gary Burge, Whose Land? Whose Promise?, 2003) : la doctrine justifierait une politique au détriment d’autres populations, dont des chrétiens.
- Critique de la confusion entre l’Israël biblique et un État moderne laïque ; des Juifs religieux font eux-mêmes cette distinction.
- Ce que reconnaissent aussi des critiques : l’amour pour le peuple juif, l’espérance de sa conversion (Rm 11:25-26 dans sa lecture traditionnelle) et le rejet de l’antisémitisme sont partagés au-delà de ce mouvement.
Textes clés
Gn 12:1-3 ; 15 ; 17:7-8 ; Jr 31:31-37 ; Ez 36-37 ; Am 9:11-15 ; Lc 21:24 ; Ac 1:6-7 ; Rm 2:28-29 ; 4:13 ; 9-11 ; Ga 3:16-29 ; 4:21-31 ; Hé 11:8-16 ; 12:22.
Financement et réseaux
- Documenté : signatures de banquiers et d’industriels sur le Mémorial Blackstone (1891) ; financement des œuvres de Blackstone par la fortune Stewart (il était administrateur du Milton Stewart Evangelistic Fund, selon les archives Blackstone de Wheaton College) ; destinataire Rothschild de la déclaration Balfour ; soutien d’organisations chrétiennes à l’immigration juive (dons publics, comptes publiés).
- Allégué : que Samuel Untermyer ou les Rothschild aient financé Scofield pour créer un soutien chrétien au sionisme (thèse répandue sur Internet depuis les années 1990-2000).
- Non démontré : aucun document connu (contrat, correspondance, comptes d’Oxford University Press) ne montre ce financement ; la thèse repose sur des rapprochements (Scofield membre du Lotos Club de New York, comme d’autres notables). Voir Financements - documenté et allégué.
Voir aussi
- Dispensationalisme · Enlèvement prétribulationnel · Prétérisme · Futurisme
- Anthony Ashley-Cooper (Lord Shaftesbury) · William Eugene Blackstone · Famille Rothschild · Samuel Untermyer
Sources
- Donald M. Lewis, The Origins of Christian Zionism: Lord Shaftesbury and Evangelical Support for a Jewish Homeland, Cambridge University Press, 2010 (histoire).
- Barbara Tuchman, Bible and Sword, 1956 (histoire).
- Timothy P. Weber, On the Road to Armageddon, 2004 (histoire, critique).
- Stephen Sizer, Christian Zionism: Road-map to Armageddon?, 2004 (critique).
- Gary M. Burge, Whose Land? Whose Promise?, Pilgrim Press, 2003 (critique).
- Gerald R. McDermott (dir.), The New Christian Zionism, IVP Academic, 2016 (défense non dispensationaliste).
- Wheaton College Archives, William E. Blackstone Papers.
- Diana Muir, « A Land without a People for a People without a Land », Middle East Quarterly 15:2 (2008) (origine de la formule : Watson, Keith, Shaftesbury).