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La réforme de Nikon et les Vieux-Croyants

Entre 1653 et 1667, le Patriarche Nikon et le tsar Alexis font corriger les livres liturgiques russes (et les textes bibliques qu'ils contiennent : psautier, lectures, Credo) d'après les livres grecs de leur temps.

Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.

En bref

Entre 1653 et 1667, le Patriarche Nikon et le tsar Alexis font corriger les livres liturgiques russes (et les textes bibliques qu’ils contiennent : psautier, lectures, Credo) d’après les livres grecs de leur temps. Une partie du clergé et du peuple refuse ces corrections : ce sont les Vieux-Croyants (staroobriadtsy, « ceux du rite ancien »), que l’Église officielle appelle longtemps raskolniki, « schismatiques ». Le concile de 1666-1667 les anathématise ; l’État les persécute. C’est l’un des cas les plus nets, dans l’histoire chrétienne, d’un conflit sur qui a changé les textes : chacun des deux camps accusait l’autre de les avoir corrompus.

Ce qui a été changé

Faits documentés (Pascal, Meyendorff, Crummey).

PointAvant (usage russe, défendu par les Vieux-Croyants)Après (correction nikonienne, d’après le grec)
Signe de croixdeux doigts (divinité et humanité du Christ), prescrit par le concile des Cent Chapitres (Stoglav, 1551)trois doigts (la Trinité), usage grec du XVIIe siècle
Nom de JésusIssous (Ісусъ)Iisous (Іисусъ), plus proche du grec Iêsous
Credo, article 2« engendré, et non créé »« engendré, non créé »
Credo, article 7« son règne n’a pas de fin »« son règne n’aura pas de fin » (futur, comme le grec)
Credo, article 8« l’Esprit saint, le Seigneur véritable et vivifiant »« le Seigneur et vivifiant » (le mot istinnago, absent du grec, est retiré)
Alléluiadit deux fois, puis « Gloire à toi, ô Dieu » (sougoubaïa)dit trois fois (tregoubaïa)
Liturgiesept prosphores (pains)cinq
Processionsdans le sens du soleil (posolon)en sens inverse
Prièresnombreuses grandes prosternations (au carême)prosternations réduites

S’y ajoutent des retouches dans le psautier, les livres de lectures et les missels (Sloujebnik de 1655), corrigés par des lettrés comme Épiphane Slavinetski (formé à Kiev) et Arsène le Grec.

Comment cela s’est passé

  • 1652 : Nikon devient patriarche, avec l’appui du tsar Alexis.
  • 1653 : avant le carême, il envoie aux églises de Moscou une instruction (pamiat) qui impose le signe de croix à trois doigts et réduit les prosternations. Des prêtres de son ancien cercle de « zélateurs de la piété », dont l’archiprêtre Avvakoum, protestent ; ils sont exilés.
  • 1654-1656 : des conciles approuvent la correction des livres ; en 1656, avec le patriarche Macaire d’Antioche, le signe à deux doigts est anathématisé. Arsène Soukhanov rapporte de l’Athos environ cinq cents manuscrits grecs, présentés comme la base des corrections.
  • 1658 : Nikon quitte son siège après une rupture avec le tsar ; la réforme continue sans lui.
  • 1666-1667 : le Grand concile de Moscou, avec les patriarches Païsios d’Alexandrie et Macaire d’Antioche, dépose Nikon mais confirme sa réforme et anathématise les rites anciens et ceux qui les gardent ; il annule aussi les décisions du Stoglav de 1551.
  • Ensuite : siège du monastère des Solovki (1668-1676) ; mort en prison de la boyarine Morozova (1675) ; Avvakoum brûlé à Poustozersk (1682) ; immolations collectives de Vieux-Croyants par le feu ; persécutions jusqu’au XVIIIe siècle. Tolérance partielle en 1905. En 1929, le Synode du Patriarcat de Moscou déclare les anciens rites « d’égal honneur » ; le concile local de 1971 lève les anathèmes de 1656 et 1667.

Pourquoi ces changements

Arguments de la réforme (rapportés).

  • Les livres russes, copiés à la main pendant des siècles, contenaient des fautes de copistes ; l’imprimerie de Moscou en avait multiplié certaines.
  • L’Église russe a reçu sa foi de Constantinople ; elle doit s’accorder avec l’Église grecque, sa mère. Les patriarches orientaux en visite (Païsios de Jérusalem en 1649) critiquaient les usages russes.
  • Raison politique, relevée par les historiens : le tsar se voulait protecteur de tous les orthodoxes (Ukraine rattachée en 1654, chrétiens de l’Empire ottoman) ; une Église russe alignée sur les Grecs et les Ukrainiens facilitait ce rôle (voir Patriarche Nikon, signal 7).

Arguments des Vieux-Croyants (rapportés).

  • Les Grecs ont trahi la foi au concile de Florence (1439), en s’unissant à Rome, et Dieu les a punis par la chute de Constantinople (1453) ; Moscou, « troisième Rome », a gardé la foi pure.
  • Les livres grecs dont on se sert sont imprimés à Venise, chez les Latins, donc suspects ; les vieux livres russes, eux, viennent des Pères.
  • Changer le signe de la croix, le nom de Jésus ou le Credo, c’est changer la foi : un rite est une confession.

Ce que la recherche a établi (faits, avec leurs auteurs).

  • Nikolaï Kapterev (fin du XIXe siècle) et d’autres historiens russes ont montré que plusieurs usages russes (deux doigts, double alléluia, sens des processions) étaient d’anciens usages byzantins, abandonnés ensuite par les Grecs eux-mêmes ; les Vieux-Croyants avaient donc raison sur l’ancienneté de plusieurs points.
  • Paul Meyendorff (Russia, Ritual, and Reform, 1991), en comparant le missel de 1655, a montré que les correcteurs avaient surtout suivi des éditions grecques imprimées récentes (Venise), et assez peu les manuscrits anciens rapportés de l’Athos.
  • Inversement, sur le Credo, la correction nikonienne rétablit le texte grec du concile de Constantinople (381) : le mot « véritable » de l’article 8 était un ajout russe. Les deux camps avaient donc chacun une part de vérité selon les points.

Pourquoi c’est un cas de « textes changés »

  • Fait : une autorité d’Église, soutenue par l’État, a modifié des textes de prière et des formulations bibliques et dogmatiques, puis a imposé ces changements par l’anathème et la force.
  • Fait : la base annoncée (les manuscrits anciens) n’était pas, pour une grande part, la base réelle (les livres imprimés récents).
  • Interprétation : la querelle montre qu’« ancien » et « corrigé » ne coïncident pas toujours ; un texte « corrigé sur l’original » peut l’être sur une édition récente. C’est la même question que posent, ailleurs, le Textus Receptus et le Mouvement de critique textuelle.

Les Vieux-Croyants aujourd’hui

Plusieurs branches : avec prêtres (popovtsy : Église de Belaïa Krinitsa, depuis 1846), sans prêtres (bespopovtsy), et les edinovertsy rattachés depuis 1800 au Patriarcat tout en gardant l’ancien rite. Ils utilisent les livres imprimés avant Nikon, notamment la Bible d’Ostrog et des éditions moscovites antérieures à 1653 (détail à vérifier selon les communautés). Des communautés existent en Russie, en Roumanie (Lipovènes), aux États-Unis (Oregon, Alaska), au Canada (Alberta) et en Amérique du Sud.

Voir aussi

Sources

  • Pierre Pascal, Avvakum et les débuts du raskol. La crise religieuse au XVIIe siècle en Russie, Paris, Champion, 1938 (rééd. Mouton, 1963).
  • Avvakoum, La Vie de l’archiprêtre Avvakum écrite par lui-même, trad. Pierre Pascal, Gallimard, 1938 (rééd. 1960).
  • Nikolaï F. Kapterev, Patriarkh Nikon i tsar Alekseï Mikhaïlovitch, 2 vol., Serguiev Possad, 1909-1912.
  • Paul Meyendorff, Russia, Ritual, and Reform: The Liturgical Reforms of Nikon in the 17th Century, Crestwood (N.Y.), St Vladimir’s Seminary Press, 1991.
  • Robert O. Crummey, The Old Believers and the World of Antichrist: The Vyg Community and the Russian State, 1694-1855, University of Wisconsin Press, 1970 ; Old Believers in a Changing World, Northern Illinois University Press, 2011.
  • Michael Cherniavsky, « The Old Believers and the New Religion », Slavic Review 25, 1966, p. 1-39.
  • Georg Michels, At War with the Church: Religious Dissent in Seventeenth-Century Russia, Stanford University Press, 1999.
  • Concile local de l’Église orthodoxe russe, décision du 2 juin 1971 sur la levée des anathèmes (Journal du Patriarcat de Moscou, 1971).
  • OrthodoxWiki, « Old Believers » ; EBSCO Research Starters, « Patriarch Nikon’s Reforms », consultés le 2026-10-27.