Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.
Le texte
Le Texte massorétique lit kāʾărî yāday wᵉraglāy, mot à mot « comme un lion, mes mains et mes pieds ». La phrase n’a pas de verbe. Avec une lettre différente (un waw final au lieu d’un yod : כארו au lieu de כארי), on obtient un verbe, kāʾărû, que les versions anciennes ont compris « ils ont creusé » ou « ils ont percé ».
- Segond 1910 : « Ils ont percé mes mains et mes pieds. »
- King James (22:16) : « they pierced my hands and my feet. »
Martin et Darby ont aussi « ils ont percé ». Les Bibles juives suivent l’hébreu massorétique ; la traduction de la Jewish Publication Society (1917) a « like a lion, they are at my hands and my feet ».
Le psaume s’ouvre sur « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », cri de Jésus sur la croix (Matthieu 27:46) ; le partage des vêtements (22:19) est cité en Jean 19:24. Le verset 17 lui-même n’est cité dans aucun évangile.
Les témoins
- Texte massorétique : kāʾărî, « comme un lion », dans le Codex de Leningrad et le Codex d’Alep. Quelques manuscrits médiévaux, relevés par Kennicott et de Rossi au XVIIIe siècle, ont kʾrw ou krw (à vérifier pour le nombre exact).
- Manuscrits de la mer Morte : le rouleau des Psaumes de Nahal Hever (5/6HevPs, Ier siècle apr. J.-C.) a kʾrw, avec un waw. La lecture de la lettre est généralement admise ; son sens (« ils ont percé », « ils ont creusé », « ils ont lié »…) est discuté.
- Septante : ōruxan cheiras mou kai podas, « ils ont creusé (percé) mes mains et mes pieds ».
- Les révisions grecques (d’après les fragments des Hexaples) : Aquila de Sinope « ils ont déshonoré » ou « ils ont lié » ; Symmaque l’Ébionite « comme cherchant à lier » (à vérifier).
- Peshitta : « ils ont percé ».
- Vulgate : le psautier gallican (d’après le grec) a foderunt, « ils ont creusé » ; le psautier iuxta Hebraeos de Jérôme de Stridon a vinxerunt, « ils ont lié », ou fixerunt selon les manuscrits (à vérifier).
- Targoums : « mordant comme un lion mes mains et mes pieds ».
- Bible éthiopienne (guèze) : traduite sur la Septante, elle a selon toute probabilité « ils ont percé » (à vérifier).
D’où vient la différence
Lecture 1 : « ils ont percé » est primitif. La Septante, traduite avant notre ère par des Juifs, la Peshitta et le rouleau de Nahal Hever attestent un verbe ; l’hébreu massorétique, sans verbe, est grammaticalement difficile. Le yod et le waw se confondent facilement dans l’écriture carrée. Des auteurs chrétiens ajoutent que la leçon « lion » a pu être préférée dans la tradition juive après l’usage chrétien du psaume (accusation ancienne, que les sources ne prouvent pas).
Lecture 2 : « comme un lion » est primitif. Le psaume compare les ennemis à des bêtes : chiens (v. 17a), taureaux (v. 13), lion à la gueule ouverte (v. 14, 22). « Comme un lion » est donc cohérent avec le contexte, et l’ellipse du verbe est possible en poésie hébraïque. Le sens du verbe kʾr est incertain (il n’existe pas ailleurs sous cette forme ; le verbe « creuser » est kārāh) ; le waw peut être une variante d’orthographe ou une erreur. Des auteurs juifs contemporains rejettent l’idée d’une altération volontaire, que rien ne documente.
Dans les traductions
| Traduction | Traitement |
|---|---|
| King James 1611 | « they pierced » (22:16) |
| Bible de Martin | « ils ont percé » |
| Bible d’Ostervald | À vérifier |
| Bible Segond 1910 | « Ils ont percé » |
| Bible Darby | « ils ont percé » |
| Bible de Jérusalem | À vérifier |
| Traduction œcuménique de la Bible | À vérifier |
| Segond 21 | À vérifier |
| Bible du Semeur | À vérifier |
| New International Version | « they pierce », note sur l’hébreu massorétique |
| English Standard Version | « they have pierced », note |
| New Revised Standard Version | Autre conjecture (« shriveled »), note |
| Bible éthiopienne (guèze) | Probablement « ils ont percé » (à vérifier) |
Ce qu’en disent les deux camps
Lecture chrétienne traditionnelle. Les versions anciennes, la Septante en tête, et le rouleau de Nahal Hever confirment « ils ont percé » ; la prophétie annonce la crucifixion. Les Pères (Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon 97-98) citent déjà ce verset dans ce sens.
Lecture juive et d’une partie des critiques. L’hébreu massorétique est cohérent avec les images du psaume ; le verbe « percer » n’est pas sûr philologiquement, et le rouleau de Nahal Hever prouve une orthographe, pas un sens. Entre les deux, plusieurs savants (Gregory Vall, Kristin Swenson…) jugent le texte incertain et proposent « ils ont lié » ou « ils ont déchiré » (à vérifier).
Enjeu
L’enjeu est surtout apologétique : le verset est souvent cité comme prophétie de la crucifixion. Le sens général du psaume (un juste persécuté et sauvé, cité par les évangiles pour la Passion) ne dépend pas de ce seul mot ; ce qui dépend du mot, c’est l’annonce précise des mains et des pieds percés.
Voir aussi
Septante · Manuscrits de la mer Morte · Texte massorétique · Jérôme de Stridon · Aquila de Sinope · Versets disputés - vue d’ensemble
Sources
- Peter W. Flint, The Dead Sea Psalms Scrolls and the Book of Psalms, Leyde, Brill, 1997.
- Martin Abegg, Peter Flint, Eugene Ulrich, The Dead Sea Scrolls Bible, San Francisco, HarperSanFrancisco, 1999.
- Gregory Vall, « Psalm 22:17B: “The Old Guess” », Journal of Biblical Literature 116 (1997), p. 45-56.
- Kristin M. Swenson, « Psalm 22:17: Circling around the Problem Again », Journal of Biblical Literature 123 (2004), p. 640-656.
- Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, 97-98.
- Benjamin Kennicott, Vetus Testamentum Hebraicum cum variis lectionibus, Oxford, 1776-1780.