En bref
Frumence, chrétien de Tyr, arrivé enfant à Aksoum comme captif après un naufrage, devient conseiller du roi, puis premier évêque d’Éthiopie, consacré par Athanase d’Alexandrie. L’Église éthiopienne l’honore comme Abba Salama, Kesaté Berhan (« Père de la paix, Révélateur de la lumière »). La tradition lui attribue le début de la traduction de la Bible en guèze. Cette Bible éthiopienne (guèze) est la seule à avoir conservé en entier le Livre d’Hénoch et le Livre des Jubilés, que toutes les autres Églises ont perdus.
Provenance et confession
Selon Rufin d’Aquilée, seule source détaillée, Frumence est originaire de Tyr (aujourd’hui au Liban), ville phénicienne de langue grecque. Il est chrétien de naissance et parent, avec son frère ou compagnon Édésius, du philosophe Méropius, qui les emmène en voyage pour leur instruction : sa formation est donc celle des lettres grecques reçue auprès de ce maître. Captif, il devient ensuite secrétaire et trésorier du roi d’Aksoum, puis administrateur du royaume pendant la minorité du jeune roi : une formation administrative acquise à la cour. Sa confession est celle de l’Église d’Alexandrie, à laquelle il s’adresse de lui-même ; Athanase le consacre évêque. La lettre de Constance II (vers 356), favorable aux homéens, montre qu’on le tenait pour un homme d’Athanase. Aucune appartenance à une société ou à un cercle n’est connue.
Vie
- Faits documentés : le récit principal vient de Rufin d’Aquilée (Histoire ecclésiastique X.9-10, vers 402), qui dit le tenir d’Édésius, compagnon de Frumence. Un philosophe de Tyr, Méropius, voyage vers « l’Inde » (nom alors donné aussi à l’Éthiopie et à l’Arabie) avec deux jeunes parents, Frumence et Édésius. Au retour, les habitants d’un port massacrent l’équipage ; les deux garçons sont épargnés et conduits au roi d’Aksoum. Frumence devient secrétaire et trésorier royal, puis administrateur pendant la minorité du jeune roi. Il rassemble les marchands chrétiens et leur fait bâtir des lieux de prière. Libre, il se rend à Alexandrie et demande à Athanase un évêque pour ce peuple ; Athanase le consacre lui-même et le renvoie à Aksoum.
- Confirmation indépendante : Athanase (Apologie à l’empereur Constance 31) cite une lettre de l’empereur Constance II (vers 356) aux rois d’Aksoum, Aizanas et Sazanas, demandant qu’on envoie Frumence à Alexandrie pour être examiné par l’évêque arien Georges. Le roi Ezana (Aizanas) est connu par des inscriptions : les premières invoquent des dieux païens, les plus tardives le Dieu du ciel et le Christ, et ses monnaies passent des symboles païens à la croix.
- Date de la consécration : elle se place forcément entre l’élection d’Athanase (328) et la lettre de Constance II (vers 356), qui suppose Frumence déjà évêque ; à l’intérieur de ces bornes, la date précise est discutée (vers 328-335 pour les uns, années 340 pour d’autres).
Influence sur la Bible et la doctrine
- La traduction en guèze : la tradition éthiopienne attribue à Frumence (Abba Salama) les premières traductions. Les chercheurs pensent plutôt que la Bible guèze a été traduite du grec entre le IVe et le VIe siècle, en grande partie à l’époque des « Neuf Saints », moines venus de l’empire romain à la fin du Ve siècle, puis révisée au Moyen Âge sur des textes arabes. Le rôle personnel de Frumence est donc traditionnel, non démontré.
- Hénoch : le Livre d’Hénoch (Mäṣḥafä Henok), cité par Jude 14-15, était connu des premiers chrétiens mais disparaît des Églises grecque et latine après le IVe siècle. L’Église éthiopienne le garde dans son canon. L’Europe ne le redécouvre qu’avec les manuscrits rapportés d’Éthiopie par James Bruce en 1773, traduits par Richard Laurence (1821), édités par August Dillmann et Robert Henry Charles. Les fragments araméens de Qumrân (Manuscrits de la mer Morte) ont confirmé l’ancienneté du texte. Interprétation : sans l’Église que Frumence a fondée, Hénoch serait connu seulement par fragments ; toutes les traductions modernes complètes d’Hénoch reposent sur ce texte guèze.
- Le canon éthiopien : le plus large de la chrétienté (Hénoch, Jubilés, Méqabyan et d’autres). Voir la fiche de la Bible éthiopienne.
Financement et réseaux
- Documenté : protection du roi d’Aksoum ; lien avec Athanase d’Alexandrie, d’où la dépendance de l’Église éthiopienne envers le patriarcat copte d’Alexandrie jusqu’en 1959. Hostilité de l’empereur Constance II, favorable aux ariens (lettre citée par Athanase).
- Allégué : aucune allégation connue.
- Non démontré : sa participation personnelle à la traduction de la Bible.
Signaux d’alerte
- 6. Ascension inexpliquée (allégué, par l’empereur Constance II, dans sa lettre aux rois d’Aksoum citée par Athanase, Apologie à Constance 31) : Frumence, consacré par un Athanase que l’empereur tenait pour déposé, devait être réexaminé par l’évêque Georges. L’accusation vise la légitimité d’Athanase, non la formation de Frumence ; elle relève de la querelle entre partis d’Église.
Conclusion : aucun signal documenté. Son passage de la cour royale à l’épiscopat est connu et raconté par son compagnon ; le seul point qui mérite enquête est la part réelle de Frumence dans la traduction guèze.
Pourquoi cette note
Frumence a implanté la foi dans un royaume qui l’a gardée seize siècles et dont l’Église a conservé des écrits que le reste de la chrétienté avait laissé perdre, au premier rang desquels Hénoch. Il a gardé son indépendance face aux pressions d’un empereur. Réserve : sa part directe dans la traduction n’est pas démontrée, et l’on sait peu de chose de lui. Apport solide et durable : 4/5.
Voir aussi
- Bible éthiopienne (guèze) · Bibles coptes · Septante
- James Bruce · Richard Laurence · August Dillmann · Robert Henry Charles
- Manuscrits de la mer Morte · Constantin Ier · Mesrop Machtots
Sources
- Rufin d’Aquilée, Histoire ecclésiastique X.9-10.
- Athanase d’Alexandrie, Apologie à l’empereur Constance 31.
- Socrate, Histoire ecclésiastique I.19 ; Sozomène, Histoire ecclésiastique II.24 (reprises du récit de Rufin).
- Stuart Munro-Hay, Aksum: An African Civilisation of Late Antiquity, Edinburgh, 1991.
- Edward Ullendorff, Ethiopia and the Bible, Oxford, 1968.
- Bruce M. Metzger, The Early Versions of the New Testament, Oxford, 1977.