En bref
Le Commentary on the Apocalypse de Moses Stuart, professeur au séminaire d’Andover, est le premier grand commentaire américain qui lit l’Apocalypse en fonction de son temps : Jean écrivait pour des lecteurs persécutés, sur des événements proches. Stuart date le livre sous Néron et y voit d’abord la chute de Jérusalem, puis celle de la Rome païenne persécutrice. Il n’est pas prétériste au sens moderne : pour lui, le millénium et la fin de l’histoire sont encore à venir. Son importance dans le débat vient de son autorité de philologue et de son plan en trois « catastrophes », que reprennent ou combattent les auteurs suivants, de J. Stuart Russell à Milton S. Terry.
Éditions
- 1845 : Andover, Allen, Morrill and Wardwell ; New York, M. H. Newman ; deux volumes, enregistrés par Stuart au greffe du district du Massachusetts. Le volume 1 contient la préface et l’introduction générale, le volume 2 le texte traduit, le commentaire, six excursus et un appendice. Numérisation de l’exemplaire de Princeton Theological Seminary sur archive.org (
commentaryonapoc01stua,commentaryonapoc02stua) et sur Theological Commons ; d’autres scans Google existent (acommentaryonap01stuagoog, etc.). - 1851 : New York, Van Nostrand & Terrett, deux volumes, avec la mention « Second thousand » (notice archive.org).
- Aucune réédition moderne n’a été repérée pour cette fiche.
Plan
Volume 1, Introduction (29 paragraphes) : remarques générales ; comparaison avec les autres prophéties ; le style apocalyptique ; les apocalypses apocryphes perdues et conservées (Ascension d’Ésaïe, livre d’Hénoch, 4 Esdras, Oracles sibyllins, Testaments des douze patriarches, Pasteur d’Hermas), avec des extraits en appendice ; la forme du livre et le symbolisme des nombres (trichotomie, heptades) ; l’Apocalypse est-elle un drame ? ; l’objet et l’« économie » du livre ; ses principes d’interprétation ; ses premiers lecteurs ; sa langue ; le lieu et la date (§ 16) ; l’auteur, avec un long examen des témoignages anciens et des objections de style (§ 17-24) ; l’unité du livre ; son rang canonique ; une histoire de l’exégèse (§ 27) ; deux questions finales : le livre était-il destiné à l’Église de tous les âges, et son plan comporte-t-il des anachronismes ?
Volume 2, Commentaire : traduction et commentaire verset par verset, avec des dissertations insérées (les sept esprits, les Nicolaïtes, le Temple mesuré d’Ap 11:1-2, les deux témoins, la bête de la mer, le culte des empereurs, Gog et Magog, la résurrection des martyrs). Excursus : I. angélologie ; II. usage symbolique des nombres ; III. la tête blessée de la bête (13:3) et le sixième roi (17:10) ; IV. le nombre de la bête ; V. les indications de temps ; VI. la résurrection millénaire. Appendice : Herder sur l’Apocalypse.
Thèse et arguments
Le principe. La préface dit d’où vient le livre : Stuart refusa longtemps d’enseigner l’Apocalypse, s’imposa dix ans d’étude des prophètes hébreux, puis la commenta plusieurs fois en cours. Son principe est celui qu’il applique à tout livre : l’auteur avait un objet présent et immédiat et parlait intelligiblement à ses destinataires ; il faut donc l’éclairer par l’idiome, l’époque et les événements alors en cours ou imminents. Tant qu’on lira l’Apocalypse comme un abrégé de l’histoire civile et ecclésiastique, juge-t-il, aucun accord ne sera possible entre interprètes.
Le thème. L’Introduction résume ainsi le livre : le triomphe du christianisme sur tous ses ennemis. Un ennemi sanglant après l’autre est vaincu ; vient une longue période de paix ; les puissances des ténèbres reprennent l’assaut, mais sont abattues ; puis la résurrection et le jugement ouvrent un ordre parfait et sans fin.
La date. Au § 16, Stuart soutient que le livre a été écrit sous Néron, pendant la persécution (64 à juin 68), avant sa mort : les martyrs qui crient vengeance (Ap 6:9-11) supposent une persécution en cours, que la mort de Néron arrêta. Il compte les sept rois d’Ap 17:10 depuis Jules César, ce qui fait de Néron le sixième, « celui qui est », et rejette la date sous Galba de Lücke et d’Ewald. Il juge que l’opinion d’Irénée sur Domitien vient de sa propre lecture d’Ap 1:9, et que les auteurs postérieurs ne font que dépendre de lui. Voir Date de l’Apocalypse.
Les trois catastrophes. Le corps du livre suit une « trichotomie » : (1) la chute de Jérusalem et des Juifs persécuteurs (ch. 6-11) ; (2) la chute de Néron, puis de la Rome païenne persécutrice (ch. 12-19) ; (3) après une longue paix, l’assaut de Gog et Magog, un ennemi distinct de Rome, situé dans un avenir lointain et seulement esquissé (ch. 20-22). Babylone est Rome, surtout la Rome de Néron, désignée à mots couverts ; la bête est l’Empire, manifesté dans l’empereur régnant, et son nombre est celui de Néron César (excursus IV). Mais Stuart distingue : la mort de Néron (la septième coupe) arrête la persécution pour un temps, puis la bête « remonte », et le conflit se prolonge jusqu’à Constantin, quand Rome cesse d’être païenne et persécutrice. Une fois Néron sorti de son champ, dit-il, l’auteur ne parle plus que de façon générique, comme les prophètes hébreux quand ils regardent loin.
La proximité. Sur Ap 1:1, dans un passage que Russell cite, Stuart juge que la partie du livre qui vise un temps lointain est si petite, et celle qui s’accomplit vite si grande, que le « bientôt » ne fait pas difficulté. Le verset dit, dans la traduction de Pierre Savignac : « ce qui doit arriver bientôt » (Ap 1:1). Voir Apocalypse 1.1-3.
Le millénium. Pour Stuart, le millénium est encore à venir. La troisième catastrophe commence par la chute de Satan dans l’abîme, pour mille ans de prospérité de l’Église ; et l’aube millénaire ne viendra qu’après la fin du long conflit contre le paganisme, quand le Christ aura vaincu. Il termine ses remarques sur les ch. 13-19 en disant voir des signes que ce jour approche. La grande bataille d’Ap 19 n’est pas, à ses yeux, une bataille littérale, mais l’image de la victoire complète et certaine sur le paganisme.
L’histoire de l’exégèse. Le § 27 situe Stuart dans une lignée : il présente la Vestigatio de Luis de Alcázar (1614) comme la première à traiter l’Apocalypse comme une œuvre suivie et progressive, et rappelle que Grotius en a repris l’essentiel. Voir Vestigatio arcani sensus in Apocalypsi.
Réception
- Russell : J. Stuart Russell cite Stuart sur Ap 1:1, sur le millénium et sur le nombre de la bête (« voir Stuart, excursus IV ») dans The Parousia, et suit son principe des limites de temps ; il s’en sépare en voyant Jérusalem, et non Rome, dans la prostituée. La note B de son appendice reproche à J. M. Macdonald de suivre Stuart « de près » pour la fin du livre.
- Spurgeon range Stuart parmi les commentateurs qui voient la plupart des prophéties accomplies dans la destruction de Jérusalem et la chute de la Rome païenne (fiche Moses Stuart).
- Enoch Pond (Bangor), Review of Professor Stuart on the Apocalypse (1871) : il date le livre sous Domitien, environ trente ans plus tard, ce qui ôte toute référence à Néron et à Jérusalem ; il juge le plan « emprunté surtout aux Allemands » et fondé sur une fausse prémisse ; il ne trouve pas la chute de Jérusalem au ch. 11 ; il reproche à Stuart de prendre à la lettre des symboles (les 144 000, le Temple mesuré) et de sauter la longue histoire de l’Église ; il conteste la tête blessée identifiée à Néron et la femme d’Ap 12 lue comme Marie. Il note que les interprètes allemands et catholiques adoptent en général cette théorie.
- Postérité : le plan de Stuart (Jérusalem puis Rome) se retrouve chez les prétéristes partiels modernes qui lisent Babylone comme Rome ; d’autres, comme Milton S. Terry et Kenneth L. Gentry, y voient Jérusalem (voir Who Is This Babylon).
Ce qu’on en sait et comment
Lu en partie, sur les volumes numérisés de Princeton (archive.org) : la préface du volume 1, sa table des matières, le début de l’Introduction (§ 1), la fin du § 9 et le début du § 10, la fin du § 16 sur la date (p. 263-282), le § 27 sur Alcázar et ses successeurs (p. 463-466) ; dans le volume 2, la table des matières, les remarques finales sur les ch. 13-19 (p. 350-352), l’ouverture de la troisième catastrophe (p. 353) et les pages sur Babylone (p. 295-296). Le reste du commentaire et les excursus n’ont été vus que par leurs titres. Le compte rendu de Pond est connu par sa reprise en ligne.
À vérifier
- La lecture que fait Stuart du discours du mont des Oliviers (Mt 24) et de la seconde venue en dehors de l’Apocalypse ; son Hints on the Interpretation of Prophecy (1842) serait à lire.
- Le contenu exact de l’excursus VI sur la « résurrection millénaire » (résurrection littérale des martyrs ou non).
- Si la femme d’Ap 12 est bien Marie chez Stuart (affirmation de Pond, non contrôlée sur le texte).
- S’il existe des réimpressions postérieures à 1851.
Voir aussi
- Moses Stuart · Prétérisme partiel · Date de l’Apocalypse · Apocalypse 1.1-3 · Destruction de Jérusalem (70)
- Vestigatio arcani sensus in Apocalypsi · The Parousia · Biblical Apocalyptics · Before Jerusalem Fell · Who Is This Babylon
Sources
- Moses Stuart, A Commentary on the Apocalypse, Andover, Allen, Morrill and Wardwell, 1845, vol. 1 : préface, table, p. 9-10, 162-167, 263-282, 463-466 : https://archive.org/details/commentaryonapoc01stua
- Moses Stuart, A Commentary on the Apocalypse, 1845, vol. 2 : table, p. 295-296, 350-353 : https://archive.org/details/commentaryonapoc02stua
- Archive.org, notice de l’édition de New York, Van Nostrand & Terrett, 1851 : https://archive.org/details/commentaryonapoc0000stua
- Princeton Theological Seminary, Theological Commons : https://commons.ptsem.edu/id/commentaryonapoc01stua et https://commons.ptsem.edu/id/commentaryonapoc02stua
- J. Stuart Russell, The Parousia, Londres, 1878, p. 460-462, 513-514, 558-559 : https://archive.org/details/parousiaacritic00russgoog
- Enoch Pond, Review of Professor Stuart on the Apocalypse (1871), repris par Covenanter.org : https://www.covenanter.org/reformed/2015/8/17/enoch-ponds-review-of-moses-stuarts-praeterism
- Reformed Books Online, « Partial-Preterist Commentaries on Revelation » (Spurgeon) : https://reformedbooksonline.com/revelation-commentaries-preterism/
- Ap 1:1 dans la traduction de Pierre Savignac (
Traductions/Apocalypse/livre/chapitre-01-versets-01-20.md). - Fiches de ce recueil : Moses Stuart, Apocalypse 1.1-3, Prétérisme partiel.