La question
L’objection la plus spontanée au prétérisme est celle que J. Stuart Russell formulait déjà en 1878 : qui oserait prétendre que le soleil s’est obscurci, que les étoiles sont tombées et qu’on a vu le Fils de l’homme sur les nuées en l’an 70 (The Parousia, p. 79-80) ? Si ces images décrivent un événement cosmique, Mt 24:29-31 n’a pas pu s’accomplir dans « cette génération » ; si elles appartiennent au langage ordinaire des prophètes pour la chute d’une nation, la difficulté tombe. Le même débat se rejoue pour les « cieux et la terre » qui « passent » (Mt 24:35 ; 2 P 3 ; Ap 21:1) : fin de l’univers physique, ou fin du monde de l’ancienne alliance ?
On appelle parfois ce langage « de décréation » parce qu’il défait, image par image, l’œuvre de Genèse 1 : la lumière, les astres, l’ordre du ciel et de la terre (Jr 4:23 : « Je regarde la terre, et voici, elle est informe et vide; Les cieux, et leur lumière a disparu », avec les mots de Gn 1:2).
Les fiches Matthieu 24.34 et Prétérisme partiel résument déjà l’argument du « langage prophétique » en une ligne ; Matthieu 16.27-28 présente la lecture de R. T. France (la venue du Fils de l’homme comme intronisation, d’après Dn 7:13-14). La présente fiche examine l’argument lui-même et ses critiques.
Les textes en cause
Louis Segond 1910, contrôlée sur la transcription Wikisource de l’édition de 1910 ; l’Apocalypse dans la traduction de Pierre Savignac.
Le discours sur le mont des Oliviers
Matthieu 24:29 Aussitôt après ces jours de détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées. 30 Alors le signe du Fils de l’homme paraîtra dans le ciel, toutes les tribus de la terre se lamenteront, et elles verront le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et une grande gloire. […] 35 Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.
Les oracles contre les nations
- Babylone. Le chapitre s’ouvre par « Oracle sur Babylone, révélé à Ésaïe, fils d’Amots » (És 13:1) et nomme l’ennemi : « Voici, j’excite contre eux les Mèdes » (13:17).
Ésaïe 13:9 Voici, le jour de l’Éternel arrive, jour cruel, jour de colère et d’ardente fureur, qui réduira la terre en solitude, et en exterminera les pécheurs. 10 Car les étoiles des cieux et leurs astres ne feront plus briller leur lumière, le soleil s’obscurcira dès son lever, et la lune ne fera plus luire sa clarté. […] 13 C’est pourquoi j’ébranlerai les cieux, et la terre sera secouée sur sa base, par la colère de l’Éternel des armées […]
- L’Égypte.
Ésaïe 19:1 Oracle sur l’Égypte. Voici, l’Éternel est monté sur une nuée rapide, il vient en Égypte; et les idoles de l’Égypte tremblent devant lui, et le cœur des Égyptiens tombe en défaillance.
Ézéchiel 32:7 Quand je t’éteindrai, je voilerai les cieux Et j’obscurcirai leurs étoiles, Je couvrirai le soleil de nuages, Et la lune ne donnera plus sa lumière.
- Édom.
Ésaïe 34:4 Toute l’armée des cieux se dissout; les cieux sont roulés comme un livre, et toute leur armée tombe, comme tombe la feuille de la vigne, comme tombe celle du figuier. 5 Mon épée s’est enivrée dans les cieux; voici, elle va descendre sur Édom, sur le peuple que j’ai voué à l’extermination, pour le châtier.
Les jugements sur Israël et Juda
Joël 2:10 Devant eux la terre tremble, Les cieux sont ébranlés, Le soleil et la lune s’obscurcissent, Et les étoiles retirent leur éclat.
Amos 8:9 En ce jour-là, dit le Seigneur, l’Éternel, Je ferai coucher le soleil à midi, Et j’obscurcirai la terre en plein jour;
Joël à la Pentecôte
Joël 2:28 Après cela, je répandrai mon esprit sur toute chair […] 31 Le soleil se changera en ténèbres, Et la lune en sang, Avant l’arrivée du jour de l’Éternel, De ce jour grand et terrible.
(Numérotation de l’édition de 1910 ; ailleurs Joël 3:1-5.)
Actes 2:16 Mais c’est ici ce qui a été dit par le prophète Joël: 17 Dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair […] 20 Le soleil se changera en ténèbres, Et la lune en sang, Avant l’arrivée du jour du Seigneur, De ce jour grand et glorieux.
La venue sur les nuées
Daniel 7:13 Je regardai pendant mes visions nocturnes, et voici, sur les nuées des cieux arriva quelqu’un de semblable à un fils de l’homme; il s’avança vers l’ancien des jours, et on le fit approcher de lui. 14 On lui donna la domination, la gloire et le règne […]
Les cieux et la terre ébranlés, passés, renouvelés
Aggée 2:21 […] J’ébranlerai les cieux et la terre; 22 Je renverserai le trône des royaumes, Je détruirai la force des royaumes des nations […]
Hébreux 12:26 lui, dont la voix alors ébranla la terre, et qui maintenant a fait cette promesse: Une fois encore j’ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel. 27 Ces mots: Une fois encore, indiquent le changement des choses ébranlées, comme étant faites pour un temps, afin que les choses inébranlables subsistent. 28 C’est pourquoi, recevant un royaume inébranlable, montrons notre reconnaissance […]
Hébreux 8:13 En disant: une alliance nouvelle, il a déclaré la première ancienne; or, ce qui est ancien, ce qui a vieilli, est près de disparaître.
2 Pierre 3:10 Le jour du Seigneur viendra comme un voleur; en ce jour, les cieux passeront avec fracas, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre avec les œuvres qu’elle renferme sera consumée. […] 12 tandis que vous attendez et hâtez l’avènement du jour de Dieu, à cause duquel les cieux enflammés se dissoudront et les éléments embrasés se fondront! 13 Mais nous attendons, selon sa promesse, de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habitera.
Ésaïe 65:17 Car je vais créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre; on ne se rappellera plus les choses passées, elles ne reviendront plus à l’esprit.
Ésaïe 51:16 Je mets mes paroles dans ta bouche, et je te couvre de l’ombre de ma main, pour étendre de nouveaux cieux et fonder une nouvelle terre, et pour dire à Sion: Tu es mon peuple!
Matthieu 5:18 Car, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé.
Dans l’Apocalypse (traduction de Pierre Savignac)
6:12 Et je vis, quand il ouvrit le sixième sceau, et il se produisit un grand tremblement de terre, et le soleil devint noir comme un sac de crin, et la lune entière devint comme du sang, 13 et les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme un figuier jette ses figues vertes, secoué par un grand vent, 14 et le ciel se retira comme un rouleau qu’on enroule, et toute montagne et toute île furent déplacées de leurs places.
21:1 Et je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés, et la mer n’est plus.
Ap 6:12-14 reprend presque mot pour mot És 34:4 (le ciel roulé comme un livre, le figuier) ; Ap 21:1 reprend És 65:17.
Une source ancienne : le sanctuaire comme image du monde
Josèphe, Antiquités juives III, 7, 7 (§ 179-187), affirme qu’un observateur attentif trouvera que le tabernacle, les vêtements du grand prêtre et les objets sacrés ont été faits pour imiter et représenter l’univers ; en III, 6, 4 (§ 123), il compare les deux parties accessibles du tabernacle à la terre et à la mer, et la troisième au ciel réservé à Dieu. Ces passages montrent qu’un Juif du Ier siècle pouvait penser le sanctuaire comme un cosmos ; ils ne disent pas que les prophètes appellent le Temple « les cieux et la terre ».
Les positions
1. La lecture prophétique et historique : le jugement de Jérusalem
Ce qu’elle soutient. Dans les prophètes, les astres qui s’éteignent, les cieux roulés et l’Éternel qui vient « sur une nuée » décrivent des jugements historiques : Babylone tombée sous les Mèdes, l’Égypte, Édom. Jésus emploie le même registre pour la ruine de Jérusalem ; la venue « sur les nuées » reprend Dn 7:13, où le fils d’homme va vers l’Ancien des jours pour recevoir le règne : une intronisation, manifestée par le jugement, non une descente visible.
Ses auteurs.
- J. Stuart Russell, The Parousia (1878), p. 79-82 : symbole et métaphore « appartiennent à la grammaire de la prophétie » ; il cite És 13:9-10, 13 (Babylone), És 34:4-5 (Botsra, capitale d’Édom) et Mi 1:3-4 (la venue de l’Éternel contre Samarie et Jérusalem, accomplie bien avant Jésus). Il conclut que l’image ne vise pas seulement de façon appropriée la dissolution de l’État juif en 70, mais exclusivement elle. Fait notable, il refuse d’expliquer Mt 24:29 par les présages que rapporte Josèphe (Guerre VI, 5, 3), qui accomplissent selon lui Lc 21:11 et non ce verset (p. 82, note).
- Kenneth L. Gentry, dans The Great Tribulation: Past or Future? (avec Thomas Ice, Kregel, 1999, p. 55) : Mt 24:29 décrit un jugement historique « sous l’imagerie dramatique d’une catastrophe universelle », comme És 13 pour Babylone (cité par Ice). Sur son blogue, il admet aussi que les signes rapportés par Josèphe et Tacite pourraient être en vue, tout en jugeant Mt 24:29-30 non indispensable à l’argument prétériste (« The Sign of the Son of Man », 2016).
- Gary DeMar, Last Days Madness (American Vision, 4e éd. 1999) : même lecture, pour le grand public, contre le dispensationalisme (voir sa fiche).
- Non prétéristes : R. T. France (Marc, NIGTC, 2002 ; Matthieu, NICNT, 2007) et N. T. Wright (Jesus and the Victory of God, 1996) lisent ainsi Mc 13:24-27 et Mt 24:29-31 : pour Wright, ce langage vise la fin d’un ordre socio-politique, non de l’univers (Leithart, 2015), et la venue du Fils de l’homme la justification de la mission de Jésus, liée à la ruine du Temple (cité par Adams, 2005). Tous deux gardent un retour final du Christ (voir § 5).
- L’argument de la Pentecôte. Pierre dit du jour même de la Pentecôte : « c’est ici ce qui a été dit par le prophète Joël » (Ac 2:16), oracle qui comprend le soleil changé en ténèbres et la lune en sang (2:20). Les prétéristes en tirent que l’apôtre plaçait ces signes dans sa propre génération, entre la Pentecôte et le « jour du Seigneur » (lecture courante ; auteur et page à préciser). Des notes d’étude non prétéristes y voient plutôt un accomplissement commencé, les signes cosmiques annonçant un jour encore futur (par exemple Bible Hub, sur Ac 2:20).
2. Les « cieux et la terre » comme ancienne alliance : le prétérisme complet
Ce qu’il soutient. La même logique vaut pour les cieux et la terre qui « passent » : c’est le monde de l’ancienne alliance (Temple, Loi, sacerdoce, terre promise) qui disparaît en 70, et les « nouveaux cieux et la nouvelle terre » sont l’ordre de la nouvelle alliance.
Ses arguments.
- Hé 12:26-28 et Aggée. Russell (The Parousia, p. 289-290), après Moses Stuart (commentaire de l’Épître aux Hébreux, cité par lui) : chez Aggée, « ébranler les cieux et la terre » équivaut à « renverser le trône des royaumes » (Ag 2:21-22) ; en Hébreux, ce qui est ébranlé et retiré, ce sont les « choses célestes » de la Loi (lois et ordonnances) et les « choses terrestres » (Jérusalem, le Temple, la terre de Canaan). L’épître dit elle-même que la première alliance est « près de disparaître » (Hé 8:13).
- És 51:16 : Dieu met ses paroles dans la bouche de son serviteur « pour étendre de nouveaux cieux et fonder une nouvelle terre, et pour dire à Sion : Tu es mon peuple » ; la création de « cieux et terre » y est l’établissement d’un peuple. Les adversaires de cette lecture la rattachent à des prédicateurs qui en tirent que les « cieux et la terre » de Mt 5:18 désignent la Loi elle-même (d’après une réponse publiée par une Église du Christ de La Vista).
- Mt 5:18 et Mt 24:35 : la Loi demeure « tant que le ciel et la terre ne passeront point » ; si la Loi a pris fin avec l’ancienne alliance, le « ciel et la terre » ont passé en 70. Don K. Preston a consacré à ce texte Have Heaven and Earth Passed Away? A Study of Matthew 5:17-18 (JaDon Productions ; 2014 selon une notice).
- 2 P 3 et les stoicheia. Preston soutient que les « éléments » (stoicheia) de 2 P 3:10, 12 sont ceux de l’ancienne alliance, puisque Paul emploie le mot pour les « rudiments » de la Loi (Ga 4:3, 9 ; Col 2:8, 20 ; cf. Hé 5:12) (d’après sa présentation critique dans Focus Magazine).
- Ap 21:1 : la nouvelle Jérusalem « descend du ciel » (21:2) à la place de l’ancienne ; le « premier ciel et la première terre » qui « s’en étaient allés » sont ceux de l’ancienne alliance.
- Autres auteurs : Max R. King (pour qui « le monde » et « la fin » sont ceux de l’âge juif), William Bell (Will Planet Earth Be Destroyed?), Michael J. Sullivan (House Divided, 2009) ; voir leurs fiches.
Ce n’est pas un monopole des prétéristes complets. John Owen (sermon sur 2 P 3:11, Works, vol. 9, p. 134-135) lisait déjà les cieux et la terre de 2 P 3 comme l’Église et l’État juifs détruits en 70, et les nouveaux cieux d’És 65 comme l’âge de l’Évangile (d’après Sam Waldron, qui le critique). David Chilton (Days of Vengeance, 1987), alors prétériste partiel, appliquait de même Mt 5:18 et 2 P 3 à l’ancienne alliance, en s’appuyant sur Owen, John Brown, Milton S. Terry et Russell (voir sa fiche). James B. Jordan (Through New Eyes: Developing a Biblical View of the World, 1988, ch. 4 « The World as God’s House » et ch. 5 « Sun, Moon, and Stars ») développe une symbolique où le monde est la maison de Dieu, où chaque époque reçoit un modèle (tabernacle, Temple) et où les astres ont un sens prophétique (le détail de ses chapitres, et l’usage qu’en font les prétéristes, reste à lire : voir « À vérifier »).
3. La lecture cosmique et future : le futurisme
Ce qu’elle soutient. Mt 24:29 annonce des signes physiques réels dans le ciel, juste avant le retour visible du Christ, à la fin de la tribulation encore à venir.
Ses arguments, chez Thomas Ice (« An Interpretation of Matthew 24-25 », parties 22-25, pre-trib.org) : environ 97 % des emplois de « soleil » dans la Bible désignent l’astre, et les cinq emplois symboliques (Gn 37:9 ; Ps 84:11 ; Jr 15:9 ; Ml 4:2 ; Ap 12:1) ne décrivent aucune catastrophe ; rien dans Mt 24 n’indique un symbole ; l’Écriture connaît des prodiges célestes réels (Ex 10 ; Jos 10 ; 2 R 20 ; les ténèbres de la croix, Lc 23:44-45, qui annoncent celles du retour) ; És 13 lui-même dépasse Babylone (voir plus bas) ; et Jésus place ces signes « aussitôt après » la tribulation, ce qui, pour Ice, l’emporte sur le « genre prophétique » invoqué par Gentry.
Autres auteurs : John F. Walvoord écrit que les signes de Mt 24:29 (soleil obscurci, lune sans éclat, étoiles qui tombent) sont des « événements littéraux » parmi les signes qui précèdent la seconde venue, et les rapproche du sixième sceau (Ap 6:12-14) (« Christ’s Olivet Discourse on the End of the Age, Part III: Signs of the End of the Age », Bibliotheca Sacra 128/512, octobre 1971). Le commentaire de Robert L. Thomas sur Ap 6:12-14 (Revelation 1-7, Moody, 1992) n’a pas été lu ici (voir « À vérifier »).
4. La position mixte des partiels : 70 pour Mt 24, la fin pour 2 P 3
Beaucoup de prétéristes partiels acceptent la lecture historique de Mt 24:29-31 mais gardent 2 P 3 pour la fin de l’histoire.
- Kenneth L. Gentry (« 2 Peter 3 and the Consummation », 2018, et « Passing of Heaven and Earth in Matt. 5:17 », 2018) : 2 P 3 est le texte clé de la nouvelle création achevée, et Mt 5:18 vise lui aussi la consommation finale (arguments résumés plus bas). Il range Chilton parmi ceux qui appliquent 2 P 3 à 70 et Robert L. Dabney parmi ceux qui l’appliquent à la fin.
- Keith A. Mathison (Postmillennialism: An Eschatology of Hope, P&R, 1999, avec une annexe contre le prétérisme complet ; dir., When Shall These Things Be?, P&R, 2004) tient une résurrection et un jugement futurs ; son exégèse précise de 2 P 3 reste à lire.
- Sam Waldron (« John Owen: A Caveat », 2018) juge la lecture d’Owen « gravement erronée » : 2 P 3 est construit sur trois mondes séparés par deux destructions. Kyle Pope (Focus Magazine) : le déluge de 2 P 3:5-6 frappe le monde matériel, donc les « cieux » et la « terre » du chapitre ne sont pas des figures du système juif.
5. Le débat savant sur la « métaphore »
- G. B. Caird, The Language and Imagery of the Bible (Duckworth, 1980 ; réédité en 1997 avec une préface de N. T. Wright) : les auteurs bibliques croyaient bien à un monde qui a commencé et finira, mais employaient régulièrement le langage de la fin du monde de façon métaphorique pour des événements qu’ils savaient n’être pas la fin (p. 256, d’après une citation secondaire) ; exemple, És 13:10 et la chute de Babylone. Caird admet pour ces oracles une double référence, historique immédiate et eschatologique finale (d’après Adams, 2007, p. 12).
- N. T. Wright (1996) radicalise la thèse pour les Évangiles : le langage de la fin du monde est la seule série de métaphores apte à dire la portée de ce qui va arriver à Jérusalem (Jesus and the Victory of God, p. 208, cité par un compte rendu).
- Dale C. Allison, « Jesus and the Victory of Apocalyptic », dans C. C. Newman (dir.), Jesus and the Restoration of Israel (InterVarsity, 1999), p. 126-141 : Wright combat une position (la fin d’un cosmos d’espace et de temps) que ses adversaires, Schweitzer compris, ne tenaient pas sous cette forme ; le langage eschatologique juif vise l’apogée de l’histoire d’Israël et le renouvellement, non l’abolition, du monde naturel ; 2 P 3:10-13 montre que des chrétiens attendaient une catastrophe cosmique réelle. Allison tient lui-même que Jésus attendait une fin proche (Jesus of Nazareth: Millenarian Prophet, Fortress, 1998).
- Edward Adams, « The Coming of the Son of Man in Mark’s Gospel », Tyndale Bulletin 56/2 (2005), et The Stars Will Fall from Heaven: Cosmic Catastrophe in the New Testament and Its World (LNTS 347, T&T Clark, 2007) : en dialogue critique avec Wright, il soutient que les auteurs du Nouveau Testament attendaient, de diverses manières, une destruction prochaine du cosmos physique suivie d’une re-création. Contre France et Wright, il juge que Marc combine Dn 7:13 avec d’autres textes (Za 14) pour décrire une venue du ciel vers la terre à la fin de l’histoire ; la lecture de Mc 13:24-27 comme ruine de Jérusalem a une longue histoire mais n’a jamais été que minoritaire. Il consacre des chapitres à Hé 12:25-29 et à 2 P 3:5-13, où il lit les stoicheia comme les éléments physiques de l’univers dissous dans le feu, à la manière des stoïciens (p. 224, d’après Leithart).
Réponses et contre-réponses
Sur Ésaïe 13 : image locale ou fin du monde ?
- Futuriste (Ice) : És 13 vise le monde entier (tebel, v. 11) et le jour de l’Éternel final ; Jésus le cite pour la fin.
- Prétériste (Russell, p. 80-81 ; Gentry, cité par Ice) : l’oracle vise la chute de Babylone, accomplie dans l’histoire ; si ce langage convient à Babylone et à Botsra, il convient à Jérusalem. Le texte lui-même appuie la portée historique : il est titré « sur Babylone » (13:1) et nomme les Mèdes (13:17) ; l’Égypte reçoit les mêmes images (Éz 32:7-8).
- Réplique savante (Adams, après Caird) : une double référence n’est pas exclue : l’oracle vise Babylone et, au-delà, le jour final ; retirer cette dimension affaiblit les prophéties (Adams, 2007, p. 12, selon Leithart). La lecture purement socio-politique serait invraisemblable pour les textes du Nouveau Testament (compte rendu cité par l’éditeur).
- Contre-réplique (Leithart, 2015, prétériste partiel) : Adams déplace la question vers les apocalypses juives tardives sans réfuter Wright, car Jésus peut parler en prophète plutôt qu’en apocalypticien ; Wright ne nie pas les conséquences physiques, et pour des Juifs du Ier siècle la ruine de Jérusalem et du Temple était bien, physiquement, la fin de leur monde ; enfin les textes des Évangiles se bornent eux-mêmes à un avenir proche (« cette génération »).
Sur Mt 24:29 et les présages de Josèphe
- Objection : personne n’a vu le soleil s’obscurcir en 70.
- Deux réponses prétéristes, qui ne s’accordent pas : Russell refuse de chercher l’accomplissement dans les prodiges de Josèphe et tient l’image pour une figure (p. 82, note) ; Gentry admet, à titre de possibilité, un lien avec les signes rapportés par Josèphe et Tacite (2016). Voir le détail des présages dans Destruction de Jérusalem (70) et la remarque de Matthieu 24.34 : Josèphe place la plupart de ces signes avant la guerre.
Sur la venue « sur les nuées »
- Prétériste et France : Dn 7:13 décrit un fils d’homme qui va vers l’Ancien des jours ; « venir sur les nuées » est une intronisation, et És 19:1 montre l’Éternel « monté sur une nuée rapide » pour juger l’Égypte, sans que personne l’ait vu de ses yeux.
- Futuriste et Adams : Marc et Matthieu associent la venue aux anges, à la trompette et au rassemblement des élus « depuis une extrémité des cieux jusqu’à l’autre » (Mt 24:31) ; la combinaison des textes vise une venue sur la terre. Ice ajoute le parallèle avec les ténèbres de la croix.
Sur les « cieux et la terre » de Mt 5:18 et 24:35
- Complet (Preston) : la Loi dure « tant que le ciel et la terre » ; elle a pris fin avec l’ancienne alliance ; donc le ciel et la terre de ces versets ont passé en 70.
- Partiel (Gentry, 2018) : la Loi ne s’arrête pas avec le ministère de Jésus (Mt 5:19-20 la rattache au royaume des cieux ; les épîtres en gardent l’usage) ; le « ciel et la terre » visent la consommation finale, dans un schéma « déjà / pas encore ».
- Remarque : sur ce point, le désaccord est interne au prétérisme ; Chilton tenait la lecture de Preston quand il était encore partiel.
Sur 2 Pierre 3
- Lecture de 70 (Owen ; Chilton ; Russell ; Preston) : Russell (p. 318-325) date l’épître vers 68, après Alford ; il lit le « jour de Dieu » que les lecteurs doivent « attendre et hâter » (3:12) comme un événement à leur portée, car on ne « hâte » pas ce qui est indéfiniment lointain ; les « nouveaux cieux et la nouvelle terre » sont plutôt, selon lui, ceux de l’Apocalypse (Ap 21), donc la nouvelle Jérusalem qui remplace l’ancienne. Il reconnaît que le sens de cette nouvelle création (ordre nouveau sur terre ou état céleste) reste une question.
- Lecture de la fin (Gentry ; Waldron ; Pope ; Adams) : le parallèle du déluge (3:5-7) porte sur le monde physique ; une ressemblance de vocabulaire avec És 65 ou Hé 12 ne prouve pas l’identité des événements ; la lettre exhorte à persévérer dans la durée, comme Noé et Lot, et réserve la bénédiction « à grande distance », jusqu’au « jour de l’éternité » (3:18) (Gentry, 2018) ; les stoicheia sont les éléments du cosmos (Adams), ou leur sens reste ouvert (Gentry en recense quatre).
- Contre-réponse complète : les stoicheia du Nouveau Testament désignent ailleurs les rudiments religieux (Ga 4 ; Col 2 ; Hé 5:12), (Preston, d’après sa présentation critique dans Focus Magazine).
Sur Hébreux 12:26-28
- Russell et Stuart : la clef est Aggée 2:21-22, où l’ébranlement des cieux et de la terre est le renversement des trônes ; le royaume « inébranlable » que les lecteurs « reçoivent » (au présent) remplace l’ordre mosaïque.
- Adams : le chapitre qu’il consacre à Hé 12:25-29 défend une lecture cosmique (le détail de son argument n’a pas été lu ici ; voir « À vérifier »).
Ce qui est établi et ce qui reste ouvert
Établi par les textes et les sources :
- Les prophètes de l’Ancien Testament emploient l’obscurcissement des astres, la chute des étoiles, les cieux roulés et la venue de l’Éternel sur une nuée dans des oracles explicitement adressés à des nations historiques (Babylone, És 13:1 ; Égypte, És 19:1 et Éz 32 ; Édom, És 34:5) et à Israël ou Juda (Jl 2:10 ; Am 8:9 ; Jr 4:23).
- Mt 24:29 reprend ce vocabulaire (en particulier És 13:10 et 34:4) ; Ice lui-même reconnaît l’allusion à És 13.
- Pierre applique à la Pentecôte un oracle de Joël qui comprend des signes dans le soleil et la lune (Ac 2:16-20).
- Hébreux lit l’ébranlement d’Aggée comme le passage des « choses ébranlées » à un royaume « inébranlable », et dit l’ancienne alliance « près de disparaître ».
- Josèphe atteste qu’au Ier siècle le sanctuaire pouvait être compris comme une image de l’univers.
- Des auteurs non prétéristes (Caird, France, Wright) admettent une lecture métaphorique et historique d’une partie de ce langage ; d’autres savants (Allison, Adams) maintiennent que des Juifs et des chrétiens du Ier siècle attendaient une catastrophe cosmique réelle.
- Le prétérisme n’est pas uni : Russell et Gentry divergent sur les présages de Josèphe ; Gentry et les prétéristes complets (comme Chilton autrefois) divergent sur Mt 5:18 et 2 P 3.
Ce que les sources ne permettent pas de trancher :
- Si l’emploi métaphorique de ce langage chez les prophètes suffit à fixer son sens chez Jésus et chez les apôtres, ou si les apocalypses juives plus récentes l’avaient déplacé vers une fin cosmique (le point exact du désaccord entre Wright et Adams).
- S’il faut admettre une double référence (un accomplissement historique et un accomplissement final), comme le pense Caird, ou une référence unique, comme le soutient Russell.
- Si les « cieux et la terre » de Mt 5:18, Mt 24:35, Hé 12 et 2 P 3 désignent tous la même réalité ; aucun texte ne pose explicitement l’équation « cieux et terre = ancienne alliance », que les prétéristes complets tirent de rapprochements (És 51:16, Aggée, Hébreux).
- Le sens de stoicheia en 2 P 3:10, 12, que les lexiques laissent ouvert entre plusieurs valeurs.
À vérifier
- Le texte même de Caird (1980, p. 256) et le passage où il admet la double référence (d’après Adams, p. 12).
- Les pages de Wright, Jesus and the Victory of God (1996), sur Mc 13:24-27 (p. 208 et le chapitre sur le discours ; p. 361 souvent citée, non vérifiée).
- La réponse de Wright à Allison dans le même volume de Newman (1999), titre et pages.
- L’exégèse d’Adams sur Hé 12:25-29 et 2 P 3:5-13 (chapitres de The Stars Will Fall from Heaven), et sa réponse précise à Wright sur Mc 13.
- R. T. France sur Mc 13:24-27 (NIGTC, 2002) et Mt 24:29-31 (NICNT, 2007) : pages et formulation.
- L’argument prétériste d’Ac 2:16-20 chez un auteur nommé (Gentry, DeMar, Preston ?), avec la page.
- Les pages de DeMar, Last Days Madness, sur Mt 24:29-31.
- Le texte de Preston dans Have Heaven and Earth Passed Away? (année de parution : 2014 d’après une notice) et dans ses écrits sur 2 P 3 ; les positions de Bell et Sullivan sur 2 P 3, à lire dans leurs propres écrits.
- Le contenu des ch. 4 et 5 de Jordan, Through New Eyes (1988), sur les astres comme figures des gouvernants et sur le Temple comme cosmos.
- L’exégèse de Mathison sur 2 P 3 (Postmillennialism, chapitre « The Epistles », ou When Shall These Things Be?).
- Le texte de R. L. Thomas (Revelation 1-7, Moody, 1992, sur Ap 6:12-14) : sa lecture des signes célestes, avec la page ; et le passage correspondant de Walvoord, Matthew: Thy Kingdom Come (Moody, 1974), si l’on veut citer le commentaire plutôt que l’article de 1971.
- Le texte d’Owen (Works, vol. 9, p. 134-135, éd. Banner of Truth) : les sources secondaires divergent sur le volume.
- La position de Russell sur Mt 24:35 (le ciel et la terre qui passent), non relevée ici.
Voir aussi
- Matthieu 24.34 · Matthieu 16.27-28 · Daniel 9.24-27 · Destruction de Jérusalem (70) · 1 Corinthiens 15 · Apocalypse 1.1-3
- Prétérisme partiel · Prétérisme complet
- J. Stuart Russell · Kenneth L. Gentry · Gary DeMar · David Chilton · Moses Stuart · Don K. Preston · William Bell · Michael J. Sullivan · Max R. King · Keith A. Mathison · Thomas Ice
- Débats liés : Date de l’Apocalypse · Actes 1.11 et le retour visible · Le mal et la mort après 70 · Les grands débats publics
- Méthode · Auteurs à étudier (Caird, Wright, France, Allison, Adams, Jordan, Owen, Leithart)
Sources
- Bible Segond 1910, Wikisource (transcription de l’édition de 1910), chaque verset contrôlé par recherche dans
_outils/segond1910-wikisource.txt(Gn 1:2 ; Mt 5:18 ; 24:29-30, 35 ; És 13:1, 9-13, 17 ; 19:1 ; 34:4-5 ; 51:16 ; 65:17, 20 ; Éz 32:7 ; Jl 2:10, 28-31 ; Ac 2:16-21 ; Am 8:9 ; Jr 4:23 ; Dn 7:13-14 ; Ag 2:21-22 ; Hé 8:13 ; 12:26-28 ; 2 P 3:10-13) : https://fr.wikisource.org/wiki/Bible_Segond_1910 - Pierre Savignac, Révélation de Jésus-Christ, Les éditions VoxVeritas, 2026 (Ap 6:12-14 ; 21:1-2).
- Josèphe, Antiquités juives III, 6, 4 (§ 123) et III, 7, 7 (§ 179-187), trad. Whiston : https://lexundria.com/j_aj/3.180/wst ; Posen Library : https://www.posenlibrary.com/node/11108
- J. Stuart Russell, The Parousia (Londres, 1878), p. 79-82 (Mt 24:29), 289-290 (Hé 12), 318-325 (2 P 3) : https://archive.org/details/parousiaacritic00russgoog
- Thomas Ice, « An Interpretation of Matthew 24-25 », parties 22 et 23 : https://www.pre-trib.org/dr-thomas-ice/message/an-interpretation-of-matthew-24-25-part-22/read ; https://www.pre-trib.org/articles/all-articles/message/an-interpretation-of-matthew-24-25-part-23/read
- John F. Walvoord, « Christ’s Olivet Discourse on the End of the Age, Part III: Signs of the End of the Age », Bibliotheca Sacra 128/512 (octobre 1971) : https://walvoord.com/article/118
- K. L. Gentry, « The Sign of the Son of Man (1) » (2016) : https://postmillennialworldview.com/2016/11/16/the-sign-of-the-son-of-man-1/ ; « 2 Peter 3 and the Consummation (1) » (2018) : https://postmillennialworldview.com/2018/12/28/consummate-new-creation-in-peter-1/ ; « Passing of Heaven and Earth in Matt. 5:17 » (2018) : https://www.goodreads.com/author_blog_posts/16646999-passing-of-heaven-and-earth-in-matt-5-17 ; « New Creation in 2 Peter » (2026) : https://postmillennialworldview.com/2026/02/13/new-creation-in-2-peter/
- S. Waldron, « John Owen: A Caveat » (CBTS, 2018) : https://cbtseminary.org/john-owen-a-caveat-part-2 et https://content.cbtseminary.org/tag/john-owen/page/3/
- K. Pope et la position de Preston sur les stoicheia : « A Preterist Argument on 2 Peter 3:10 », Focus Magazine : https://focusmagazine.org/a-preterist-argument-on-2-peter-310.php
- Réponse à la lecture de Mt 5:18 par És 51:16 : https://www.lavistachurchofchrist.org/cms/?p=25721
- D. K. Preston, Have Heaven and Earth Passed Away? (notice) : https://support.capconnect.com/?p=6328
- J. B. Jordan, Through New Eyes (table des matières) : https://www.exodusbooks.com/Samples/WIPF/4357TOC.pdf
- K. A. Mathison, Postmillennialism (présentation) : https://prpbooks.com/blog/?p=10850 ; When Shall These Things Be? : https://store.ligonier.org/when-shall-these-things-be-paperback
- G. B. Caird, The Language and Imagery of the Bible (1980), citation p. 256 : https://davidfwatson3.substack.com/p/monday-devotional-the-coming-of-the ; compte rendu de D. R. De Lacey, Vox Evangelica 13 : https://gospelstudies.org.uk/biblicalstudies/pdf/vox/vol13/language_lacey.pdf
- D. C. Allison, « Jesus and the Victory of Apocalyptic » (1999), résumés et comptes rendus : https://postost.net/comment/7174 ; https://gospelstudies.org.uk/biblicalstudies/pdf/jbtm/02-1_121.pdf ; https://denverjournal.denverseminary.edu/the-denver-journal-article/jesus-of-nazareth-millenarian-prophet/
- E. Adams, « The Coming of the Son of Man in Mark’s Gospel », Tyndale Bulletin 56/2 (2005) : https://tyndalebulletin.org/article/29184-the-coming-of-the-son-of-man-in-mark-s-gospel.pdf ; The Stars Will Fall from Heaven (T&T Clark, 2007), présentation de l’éditeur : https://www.amazon.com/Stars-Will-Fall-Heaven-Catastrophe/dp/0567089126 ; compte rendu : https://ordinand.wordpress.com/2008/11/10/the-stars-will-fall-from-heaven/
- Note d’étude sur Ac 2:20 (Bible Hub) : https://mail.biblehub.com/study/acts/2-20.htm
- P. J. Leithart, « When Stars Fall » (Theopolis Institute, 6 avril 2015) : https://theopolisinstitute.com/leithart_post/when-stars-fall/